Portrait colorisé de Paul Gauguin par One Arty Minute

BIOGRAPHIEPaul Gauguin


Couleur des yeux
gris-verdâtre
Taille
1m63
Distinctions
Marin, Trader, Inventeur du Synthétisme

Paul Gauguin est une légende. Il traîne avec lui une image de peintre maudit, largement popularisée par quelques expositions et plusieurs films :  la "Vie Passionnée de Paul Gauguin" où son personnage est campé par Anthony Quinn ; "Gauguin, Voyage de Tahiti", où son visage s'incarne sous les traits de Vincent Cassel.

 

La question se pose. Comment tracer un portrait le plus fidèle possible de Gauguin aujourd'hui ? En revenant, comme lui, aux origines ?

 

Revenir aux sources, c'est d'abord considérer que celui que l'état civil nomme Eugène Henri Paul Gauguin mesure seulement 1,63 m. Voilà donc pour la taille... Nous sommes donc loin de l'image de l'homme massif. C'est, du reste, son livret militaire qui nous donne son signalement :

"Taille 1 m. 630. Poil châtain, yeux bruns, nez moyen, front haut, bouche moyenne, menton rond, visage ovale." 

 

Retrouver sa physionomie, c'est aussi observer des photos et des autoportraits qui reflètent plusieurs réalités d'une même vie : selon un angle de vue, un âge, ou une interprétation artistique. Il ressort de cet examen que son nez est plutôt fort et ses yeux légèrement globuleux. Quant à leur couleur, ce sont les proches de Gauguin qui nous donnent les informations les plus exactes et non pas l'armée : ils sont gris-verdâtre. A quelques nuances près, voilà pour l'apparence physique générale ! Une image que l'on peut compléter de quelques informations éparses. Gauguin est sportif, pratique l'escrime et, comme beaucoup de marins, la boxe française. 

 

Quant à sa tenue vestimentaire, nécessairement évolutive dans le temps, elle se distingue toujours par sa pleine originalité : des sabots, un gilet breton rendu célèbre par une rare photographie, "un pagne de couleurs autour des reins et le torse couvert de la chemisette tahitienne, pieds nus (...), sur la tête un béret d'escholier en drap vert avec une boucle d'argent sur le côté" nous dit le médecin qui constata son décès.

 

Reste son portrait psychologique. Il semble plus complexe à esquisser. Ne demeurent que les écrits : le journal de bord du peintre "Noa Noa" avec toute la prudence requise lorsqu'il s'agit d'un récit autobiographique ; les lettres et les témoignages des contemporains de l'artiste, avec toute la prise de distance utile pour contrebalancer une admiration sans borne ou une haine excessive.

D'une manière générale, Paul Gauguin apparaît le plus souvent antipathique. Et pourtant, jouer de la musique, faire la fête, suppose l'appartenance à groupe, une certaine capacité à créer de la joie, à faire de l'humour. Ce que certaines photos de Gauguin garantissent allègrement...

 

Gauguin, Jobbé Duval, 1887
Gauguin jouant de la musique
Gauguin, portrait photographique
Gauguin, portrait photographique au canapé
Gauguin, orgue
Gauguin assis
Gauguin, debout
Gauguin au milieu d'artistes

Officiellement, Eugène Henri Paul Gauguin est né à Paris le 7 juin 1848 au 56 rue Notre-Dame de Lorette. Après Marie Gauguin - qui deviendra Madame Uribe-, il est le deuxième enfant de Clovis Gauguin, journaliste qui semble avoir effectué un voyage au Caire ; sa mère se nomme Aline Chazal, couturière. Elle est la fille du graveur André Chazal et de Flora Tristan, une femme proche du Saint-Simonisme, auteur et activiste socialiste. Flora accusera André d'avoir eu des relations incestueuses avec sa fille. Il sera disculpé en 1837. Puis, finalement, condamné pour homicide sur son ex-femme en 1838 et condamné aux travaux forcés.

 

Il en réchappera. Elle aussi, provisoirement.

 

On doit à la grand-mère maternelle de Gauguin, descendante d'une famille noble péruvienne, une pétition pour demander l'abolition de la peine de mort - déjà ! - et la publication en 1838 des Pérégrinations d'une paria, récit d'un voyage en bateau jusqu'au Pérou.

 

Au final, tous les ingrédients psychologiques semblent réunis pour composer la personnalité du futur peintre : une mythique ascendance Inca et des grands d'Espagne, un soupçon d'art et de littérature ainsi qu'une réelle propension à l'excès...

La Mère de l'artiste
Les Premières années de Paul Gauguin

A sa naissance, Paris se trouve au milieu des révoltes des Journées de Juin qui suivent la proclamation de la IIe République par Lamartine. Sa grand-mère Flora est déjà morte depuis 1844 et son grand-père Chazal moisit toujours en prison, à la Maison Centrale de Gaillon dans l'Eure.

De l'autre côté, son grand-père Guillaume Gauguin épicier à Orléans, est veuf de Madeleine Elisabeth Juranville depuis 1845. Son père est journaliste, Rédacteur en Chef de l'Association en 1840 puis au Pilote du Calvados entre 1841 et 1842 où il publie des tribunes polémistes aux titres assez évocateurs : De l'indifférence politique, Sommes-nous libres ? Il devient ensuite collaborateur au National.

Finalement, rien ne semble vraiment retenir Clovis et Aline Gauguin en France. Ils rêvent d'un lointain eldorado. Après tout, Aline a hérité de 24000 F de sa mère ; Clovis d'un peu plus.

Les choses se décident vite. Après le baptême de Paul à Notre Dame de Lorrette le 19 juillet 1849, la famille largue les amarres pour le Pérou sur un petit brick appelé l'Albert dans le courant d'août.

 

Pour Aline, c'est un retour aux sources du riche clan familial où sa mère a déjà tenté de se réfugier pour récupérer une part d'héritage. Pour Clovis, au-delà de cet horizon, c'est enfin la possibilité de créer son propre journal. 

Ce périple lui sera pourtant fatal dans le détroit de Magellan. Alors que l'Albert se trouve au mouillage le 30 octobre devant Puerto del Hambre - en français "Port-Famine -, Clovis succombe à une rupture d'anévrisme. Il n'aura jamais vu les côtes péruviennes et sera enterré sur place.

 

Accueilli au sein du clan familial avec sa mère, le jeune Paul reste à Lima jusqu'à ses 7 ans. Gauguin nous livre les quelques souvenirs de cette prime jeunesse :

 

"J'ai une remarquable mémoire des yeux, et je me souviens de cette époque, de notre maison et d'un tas d'événements, du monument de la Présidence, de l'église, dont le dôme avait été placé après coup, tout sculpté en bois. Je vois encore notre petite négresse, celle qui doit, selon la règle, porter le petit tapis à l'église et sur lequel on prie. Je vois aussi notre domestique, le Chinois, qui savait si bien repasser le linge. C'est lui d'ailleurs lui qui me retrouva dans une épicerie où j'étais en train de sucer de la canne à sucre, assis entre deux barils de mélasse, tandis que ma mère éplorée me faisait chercher de tous les côtés. (...)

 

"Je vois encore notre rue, où les gallinacées venaient manger les immondices. C'est que Lima n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui, une grande ville somptueuse. Quatre années s'écoulèrent ainsi, lorsqu'un beau jour des lettres pressantes arrivèrent de France. Il fallait revenir pour régler la succession de mon grand-père paternel. Ma mère, si peu pratique en affaires d'intérêts, revint en France à Orléans."

 

De fait, le grand-père Gauguin vient de mourir le 8 avril 1855, laissant un patrimoine évalué à 15 000 F. Et puis Paul Gauguin a tout juste 7 ans. L'âge de la scolarisation...

L'Appel de la liberté

Arrivée à Orléans, Aline est accueillie par l'oncle Isidore. Affublé du surnom de "Zizi", Isidore est bijoutier. Comme son frère, il est aussi un homme engagé. Cela lui a valu, du reste, de faire un peu de prison pour avoir manifesté son attachement à la République après le coup d'Etat de Napoléon III. Il demeure sous surveillance...

Aline habite désormais avec ses deux enfants au 25 quai Neuf, actuel 25 quai de Prague, dans la maison de son beau-père décédé et où vit également l'oncle Isidore. L'habitation se complète d'un jardin et, au fond, d'une autre maison qui donne sur la rue Tudelle.

 

Gauguin y a quelques souvenirs : 

"Mon bon oncle d'Orléans, qu'on appelait Zizi parce qu'il se nommait Isidore et qu'il était tout petit, m'a raconté que, lorsque j'arrivai du Pérou, nous habitions la maison du grand-père. J'avais 7 ans. On me voyait quelque fois dans le grand jardin trépignant et jetant le sable tout autour de moi... (...) D'autres fois on me voyait immobile, en extase et silencieux sous un noisetier qui ornait le coin du jardin ainsi q'un figuier : " Que fais-tu mon petit Paul ?". J'attends que les noisettes elles tombent."

 

Paule entre comme externe dans un pensionnat de la ville. De ses propres confidences, il n'est pas très bon élève. Il poursuit sa scolarité à partir de 1858 au Petit Séminaire d'Orléans La Chapelle-Saint-Mesmin, dirigé par Félix Dupanloup, évêque d'Orléans, mentor d'Ernest Renan dans les Souvenirs d'Enfance et de jeunesse. Le professeur de Gauguin - cela ne s'invente pas - se nomme alors Tournemiche. Gauguin obtient un 2e accessit en classe de cinquième. Des années qu'il définit comme formatrice :

 

"Je crois (...) que cela m'a fait beaucoup de bien. (...) Je crois que c'est là que j'ai appris dès le jeune âge à haïr l'hypocrisie, les fausses vertus, la délation, à me méfier de tout ce qui était contraire à mes instincts, mon cœur et ma raison. J'appris là aussi un peu de cet esprit d'Escobar qui, ma foi ! est une force, dans la lutte, non négligeable. Je me suis habitué, là, à me concentrer en moi-même, fixant sans cesse le jeu de mes professeurs, à fabriquer mes joujoux moi même, mes peines aussi, avec toutes les responsabilités qu'elles comportent."

 

On le promet ensuite à l'Ecole Navale. Il prépare le concours d'entrée. Echec. Pas de Royale pour Gauguin même si l'avenir sent malgré tout le grand large : le 7 décembre 1865, le voici pilotin dans la marine marchande, autrement dit "Mar Mar" à bord du Luzitano, un navire de Bordeaux appartenant à José Vieira, qui fait la navette entre Le Havre et Rio de Janeiro. Payé 16 F par mois sous le matricule 790-3157, il côtoie à bord des marins de Saint-Malo, de Toulon, de la Martinique, de Lorient ou encore Caen et ont pour noms, Baud, Beckmann, Blouet, Guerrier, Jacquier, Vauvrey, tous engagés sous la direction du capitaine au long cours Joseph Tombarel.

 

Gauguin a tout juste 17 ans. Sa grand-mère avait raconté la naissance de son amour pour Chabrié, capitaine du bateau qui la conduisait au Pérou. Gauguin aura une aventure au Havre avant d'embarquer, probablement dans une des maisons closes situées rue d’Albanie ou rue des Galions où la municipalité autorise les logeurs à avoir trois filles employées comme prostituées. Son prédécesseur à bord du Luzitano lui confie une lettre à remettre à Melle Aimée, une légende de l'Alcazar Lyrique de Rio. Il écrira au sujet de Célestine Marie Aimée Tronchon, reprenant à son compte les paroles de l'Invocation à Vénus dans la Belle Hélène d'Offenbach :

" Cette charmante Aimée, malgré ses trente ans, était tout à fait jolie, première actrice dans les opéras d'Offenbach... Aimée fit cascader ma vertu. Le terrain était propice, sans doute, car je devins très polisson."

 

Ce fut ensuite au tour d'une prussienne, simple passagère du Luzitano, de s'abandonner dans la soute aux voiles.

 

Portrait de Aimée Tronchon
Portrait photographique de Aimée Tronchon par Arthur Radoult, circa 1870.

 Le 29 octobre 1866, changement de bateau ! Gauguin embarque à bord du Chili pour effectuer un tour du monde sur un navire construit en 1853 et qui effectue son 8e voyage vers le Chili.

Second lieutenant, il se place sous les ordres du capitaine Toury. Un périple dangereux où le petit mât de hune casse le 30 octobre 1867 à 4h30 par gros temps. Le 5 novembre, l'avarie est réparée et le Chili reprend sa route pour entrer le 14 décembre au port du Havre avec la marée du matin.

 

 

Le Chili, trois mâts sur lequel Gauguin fut marin
Le Chili, trois mâts sur lequel Gauguin fut marin. Le Chili sera désarmé Bordeaux le 14 juin 1871.

Pendant cette période "maritime" de Gauguin, sa mère s'était installée comme couturière à Paris, au 33 Chaussée d'Antin. La déclaration de faillite est faite le 9 juin 1864. Elle quitte alors Paris pour s'installer au 2 rue de l'Hospice à Saint Cloud et ainsi se rapprocher de la richissime famille Arosa. Aline y vit entourée de quelques bribes du passé, "des vases péruviens et surtout pas mal de figurines en argent massif, tel qu'il sort de la mine". La déclaration de son décès par le collectionneur espagnol Jean Dominique Gustave Arosa atteste qu'elle est morte le 7 juillet 1867 au petit matin.

De retour en France le 14 décembre 1867, Gauguin est encore mineur et placé sous la tutelle d'Arosa. Il passe quelques semaines à terre et fréquente les Arosa. Deux mois plus tard, il est inscrit le 26 février 1868 sous le matricule n°1714 comme matelot de 3e classe à bord du croiseur Jérôme-Napoléon, d'abord comme soutier puis comme timonier, c'est-à-dire de la soute à charbon à l'assistant du Chef de quart. 

 

Embarqué à Cherbourg avec 150 autres marins, il commence alors une vie d'errances entre rigueur militaire et croisière d'agrément. L'ambiance à bord peut toutefois s'avérer compliquée pour un Gauguin réfractaire à l'ordre  : dans un accès de rage, il plonge la tête d'un quartier-maître dans l'eau d'un baquet.

 

L'été le conduit depuis Toulon jusque sur la mer noire et la mer Egée. Le yacht du cousin de Napoléon III entre dans le port du Havre le 3 septembre 1868 vers 10 h en provenance de Hambourg à l'occasion de l'exposition maritime du Havre. Le navire remonte ensuite à travers la Manche jusqu'à Londres par la Tamise. En février 1869, il stationne à Marseille et attend le Prince. En avril et mai 1869, le Jérôme-Napoléon passe par Bastia, Naples, Corfou, la Dalmatie, Trieste et Venise.

 

Que d'étapes ! Courant 1870, Gauguin se prépare pour une expédition scientifique. Direction l'arctique, où le cousin de Napoléon III s'est déjà rendu en 1856-1857. Objectif : la Laponie et le Spitzberg avec Ernest Renan à bord. Parti le 3 juillet, le yacht impérial arrive le 8 à Bergen et, le 13 juillet, passe le cercle polaire et atteint l'île de Tromsoë le 14.

 

La guerre étant imminente, les navires français se rassemblent à Cherbourg. Passant par Aberdeen, le Jérôme-Napoléon arrive à Boulogne le 21 juillet avant de gagner Cherbourg pour se ravitailler. Départ programmé pour la guerre : le 25 juillet. 

 

Amédée Gayet de Césena raconte alors dans un journal de l'époque :

 

"Le port de Cherbourg avait, depuis quelques jours, une activité et une animation inaccoutumée. On y voyait réunis dans la rade, un grand nombre de navires, dont voici la nomenclature ; sept frégates cuirassées, la Surveillante, la Gauloise, la Savoie, la Flandre, la Guyenne, l'Océan, l'Invincible ; les gardes-côtes cuirassé, le Rochambeau et le Taureau ; deux corvettes cuirassées, la Thétis et le Faon ; un aviso à aubes, le Phoque ; enfin les six transports, la Garonne, la Durance, la Marne, Danaé, le Calvados et la Nièvre ; le yacht Jérôme-Napoléon, faisant service de mouche."

 

Le 24 Juillet 1870, on retrouve trace de Gauguin en mer baltique. Il a été promu matelot de deuxième classe. Le 6 septembre, la presse se fait l'écho des combats entre navires prussiens et français dans la baie de Dantzig..

 

"Le Grille est l'aviso royal de S. M. Guillaume (...). C'est certainement, avec le Jérôme-Napoléon, un des meilleurs marcheurs que l'on connaisse. Le Grille, comme un grand nombre des meilleurs avisos étrangers a été construit par M. Lenormand, du Havre. C'est à la sortie du Grand-Bult que le yacht français a aperçu le yacht prussien (...). En reconnaissant le Grille, le commandant Bruat s'est mis en chasse, et ça été alors entre les deux avisos une lutte de vitesse (...). La course dura près de quatre heures, puis l'escadre ayant été prévenue par la Thélis, et le Grille, ayant reconnu qu'elle se mettait en marche pour lui couper la route, battit rapidement en retraite. Arrivé dans les eaux de l'île de Rugen, elle trouva deux canonnières prussiennes qui se mirent en mesure de protéger sa retraite, afin d'attirer le Jérôme-Napoléon sur des bas-fonds. (...) Après un échange de quelques coups de canon, dont l'un d'eux fit des avaries graves à une des canonnières prussiennes, le Grille disparut avec ses deux sauveurs dans le fond de la baie de Witte, et le Jérôme-Napoléon- cessa la chasse. Le yacht Jérôme-Napoléon rentre en France, mais pour n'y faire qu'un court séjour et revenir à la hâte".

 

En août, du 26 au 30, le navire fait relâche à Copenhague. Le 21 septembre 1870, on le suit entre Woolwich et Cherbourg.  Depuis deux jours, il n'est plus le Jérôme-Napoléon mais le Desaix et capture en octobre des navires allemands dont le Franziska le 11. Gauguin est à bord de celui-ci jusqu'au 1er novembre, détaché à bord avec d'autres marins pour en assurer la surveillance. Par la suite, le Desaix reste dans les eaux atlantiques jusqu'en février 1871.

 

Encore deux mois à tenir ! Direction Alger puis Toulon. Un dernier voyage avant la quille...

Le calme après les tempêtes...

Bye bye l'Océan... Intermède dans la vie de bohème et d'aventurier de Paul Gauguin. Sorti de la marine le 23 avril 1871, il rejoint Paris.

Sa mère est décédée et la maison qu'elle occupait à Saint-Cloud a disparu dans l'incendie de la ville le 25 janvier 1871, détruisant vases péruviens et figurines en argent massifs. Et surtout, papiers et souvenirs de famille.

 

A son retour, Paul Gauguin reprend contact avec Jean Dominique Gustave Arosa et sa femme Zoé Levolle. Arosa fait alors figure de financier bien établi. Leur fille aînée, Victorine Marie Irène Arosa a épousé Adolphe Calzado en 1866 qui dirige un journal boursier espagnol. Leur seconde fille, Marguerite, est née en 1854.

Grâce à Arosa, Gauguin entre chez l’agent de change Bertin. Il y occupe un emploi à partir du 23 avril 1873. Mais à quel poste ?

Le marché de la bourse est alors structuré autour d’une soixantaine d’agents de change. Une organisation du reste bien décrite par Ernest Feydeau dans ses Mémoires d'un coulissier, ouvrage qui servit aussi de base à Emile Zola quand il écrit L'Argent. 

L'agent de change dispose d'une charge, au même titre qu'un notaire. Cette charge lui permet de vendre et d'acheter des actions. Pour fonctionner, les ordres d’achat et de vente lui sont transmis par des remisiers qui servent d'intermédiaires entre l'agent de change et le client.

En marge des remisiers, on rencontre également les coulissiers, " la caste des agents intermédiaires  (...) qui font clandestinement ou à l'abri du nom d'un agent de change des ventes et achats pour le public" mais aussi celle des liquidateurs, qui font tous les quinze jours un point comptable, une compensation entre achats, ventes, gains et pertes.

C'est ce dernier emploi que semble avoir occupé Gauguin. Cette entrée dans l'univers de la bourse, sous la protection d'Arosa, permet à notre trader de se faire progressivement une place sous les colonnades de la Bourse. Il devient dandy, porte un haut-de-forme et emménage au 21 rue La Bruyère à Paris : un appartement composé d'une entrée, de deux chambres, d'une salle à manger et d'une cuisine.

Paul Gauguin connaît alors une période d'opulence, gagnant jusqu'à 30 000 et 40 000 F par an, expliquera son collègue de bourse et de peinture Emile Schuffencker.

 

Cette paix dure 11 ans et lui permet d'accumuler un certain nombre de petites victoires sur la vie. 

 

Grâce à Zoé Arosa, Paul Gauguin fréquente une pension de famille tenue par Pauline Fouignet de Pellegrue au cinquième étage du 51 rue des Martyrs. Il s'y rend parfois dîner. C'est probablement là qu'il croise le chemin de Mette-Sophie Gad et de Marie Heegaard fin octobre ou début novembre 1872. A moins que ce ne soit dans les nombreuses soirées organisées par les Arosa dans leur demeure de Saint-Cloud ou leur domicile parisien du 5 place Breda et d'où les invités sortent vers 5 ou 6 h du matin, déguisés en bouteille de champagne, en bonbon ou en soldat.

A cette époque, les deux jeunes danoises viennent d'arriver. Mette, après avoir été préceptrice des enfants de Jakob Estrup, Président du Conseil du Royaume, accompagne Marie Heegaard, la fille d'un riche industriel danois. Probablement parce qu'elle parle français, Marie sert de chaperon à Marie. Quant à la pension, le choix semble avoir été arrêté par Mette parce que la comtesse de Molke, dont Mette avait été la gouvernante, y avait ses habitudes lors de ses voyages à Paris.

Du haut de ses 22 ans, Mette Sophie Gad plaît à Gauguin. Ils sont ensemble au bal costumé donné chez Gustave Arosa le 22 décembre 1872 ; probablement pour le réveillon du 31 décembre 1872 ; encore ensemble pour le Mardi Gras du 25 février 1873 où d'après Marie Heegaard dans une de ses lettres, "Paul était un "Incroyable" dans un costume brun qui lui collait avec un chapeau triangulaire."

 

Mette tombe sous le charme de Gauguin : il sait parler aux femmes et sa profession le promet à un brillant avenir. Le mariage est projeté durant l'été et célébré le 22 novembre 1873 à la mairie du 9e arrondissement puis au temple protestant rue Chauchat. François Arosa et Paul Bertin sont les témoins de Gauguin.

C'est également à cette époque que Gauguin, toujours grâce à Gustave Arosa, déjà ami avec Emile Schuffenecker, rencontre Camille Pissarro. Ils sont son sauf conduit pour le monde de l'art.

 

Mette et Paul Gauguin lors de leur mariage, 1873
Mette et Paul Gauguin lors de leur mariage, 1873.

De sa rencontre avec Mette naît d'abord Emil le 31 août 1874," blanc comme un cygne, fort comme Hercule", écrit-il dans une lettre à Marie Heegaard avant de raconter ailleurs :

"Lorsque je dictai à l'employé "un garçon du nom de Emil sans e," il écrivit : "Emile Sanzé". Ce fut un quart d'heure inénarrable pour rétablir l'orthographe. J'étais un farceur qui se moquait des employés, etc... Un peu plus j'aurais eu une contravention."

A 26 ans, l'homme est moqueur et la peinture déjà en embuscade...

La peinture pour maîtresse

Quand Gauguin commença-t-il véritablement à s'intéresser à l'Art ? Nul ne le sait. Tout au plus peut-on penser que l'environnement familial peut être pour quelque chose dans sa destinée Après tout, Paul Gauguin n'est-il pas le descendant d'un graveur... Et puis sa grand-mère ne fut-elle pas proche également du peintre Jules Laure à qui l'on doit un portrait de Gauguin enfant...

On sait avec certitude que Gauguin dessine déjà à bord du Desaix ; on sait également qu'un de ses dessins, non signé et aquarellé par Marguerite Arosa, accompagne une lettre adressée à Marie Heegaard en février 1873 :

"Mardi gras, toute la maison était à un bal costumé chez les Arosa (...). J'étais déguisée en fille de pêcheur comme tu le vois sur le dessin ci-joint que j'ai secrètement reçu le lendemain sans signature. Mais j'ai deviné de qui il vient. C'est M. Gauguin qui l'a dessiné."

De fait, l'environnement des Arosa a probablement beaucoup compté dans le développement de la sensibilité artistique de Gauguin.

D'abord, parce que dans la famille Arosa, il y a le père, Gustave. Gustave Arosa est un grand collectionneur : "l'un des plus fins connaisseurs de Paris" nous explique la Chronique des arts du 16 février 1878.  Un gout sûr dont on peut mesurer l’évolution à travers deux grandes ventes aux enchères. 

La première, organisée  le 22 avril 1858, fait état de 36 lots parmi lesquels des oeuvres par Amauri-Duval, François Bonvin, Adolphe-Félix Cals, Charles Chaplin, Nicolas-Toussaint Charlet, Théodore Chassériau, Eugène Cicéri, Jean-Baptiste Camille Corot, Thomas Couture, Narcisse Díaz de la Peña, Gérome, Charles-François Daubigny, Eugène Delacroix, Paul Delaroche, Jean-Louis Hamon, Eugène Isabey, etc. 

 

20 ans plus tard, Arosa organise une seconde vente. Le 25 février 1878, il passe au feu des enchères 17 oeuvres d'Eugène Delacroix, 9 pièces de Camille Corot, 7 Gustave Courbet, 4 Honoré Daumier, 3 Narcisse Díaz de la Peña, 6 Johan Barthold Jongkind, 6 Tassaert, 3 Camille Pissarro, 3 Théodule Ribot, 2 Eugène Boudin, 2 Charles Landelle, 2 Jules Jacques Veyrassat, Antoine Chintreuil, Théodore Rousseau, Ignacio Merino, A. Legros, Henri Harpignies, Adolphe Hervier, Charles Jacque, Charles Chaplin, Alfred de Curzon, Gustave Adolphe Brion, Boulanger, etc.



De quoi, pour Gauguin, se familiariser facilement avec la peinture et trouver l'inspiration chez Corot, Daubigny, Delacroix et bien entendu Pissarro que Gauguin rencontre chez les Arosa et qui deviendra effectivement son Maître.

La famille Arosa, c'est aussi la fille, Marguerite avec laquelle Gauguin peint sur son temps libre pendant 10 heures d'affilée, créant une sorte d'émulation avec celle qui exposera régulièrement au Salon à partir de 1882.

 

Et pour celui qui voudrait également chercher des signes annonciateurs, dans la famille Arosa, il y a aussi François, son témoin de mariage. Celui-ci ayant effectué un tour du monde, lui a montré des croquis d'îles lointaines... Ajoutons également à ce faisceau de convergences que la famille Arosa aime à se rendre aux abords d'un petit port breton et nous avons là des éléments déterminants pour l'avenir de Paul Gauguin.



La peinture n'est pas un hobby mais une véritable obsession, quelque chose qu'il pratique le dimanche et les jours fériés et qui, progressivement, prend tout son temps libre, conditionnant jusqu'au déménagement qu'il effectue au 6  rue Carcel, structuré autour d'un atelier et d'un appartement appartenant à Félix Jobbé-Duval.

Suivant en cela son ami Emile Schuffenecker, entré chez Bertin en 1871. Tous les deux visites les expositions de la rue Lafitte, vont au Louvre, fréquentent l’académie Colarossi où ils peuvent recevoir conseils et corrections. C'est aussi, après le travail, fréquenter le Café de Guerbois, bientôt déserté par la bande à Manet pour la Nouvelle Athènes. Gauguin s'y fait progressivement une place. Après tout, Manet n'a-t-il pas dit tout le bien qu'il pense de son travail.




Un pied dans le monde de la finance et l'autre dans le monde de l'Art, Gauguin se passionne toujours plus pour la peinture. Sa position financière lui permet, sur le modèle de son tuteur Arosa, d’acheter et collectionner les oeuvres de ses contemporains. Entre 1876 et 1882, sa collection s'étend de Manet à Pissarro en passant par Edgar Degas, Paul Cézanne, Alfred Sisley, Auguste Renoir, Armand Guillaumin, Mary Cassat, John Lewis Brown, Maximilien Luce, Jongkind, etc. Peu à peu, sa position à la bourse l'impose également, tout naturellement, comme courtier en art, vendant çà et là des oeuvres de Pissarro des autres impressionnistes. On le sait en contact avec Durand-Ruel pour le compte duquel, d'après les dire de Van Gogh, Gauguin aurait vendu pour plus de 35000 F d'oeuvres. On sait également qu'il place des tableaux en dépôt.



On connaît mal les oeuvres des débuts de Gauguin. Tout au plus sait-on qu'une partie de la trentaine d'oeuvres des années 1873, 1874 et 1875 appartenant à Pola Gauguin, seules quatre survécurent aux bombardements de 1944. Toutes datées de 1873 : Le Chemin dans la Forêt, Les Maraîchers, Le Chemin dans le Bois.



L'année 1876 incarne bien la voie que se trace Gauguin dans l'univers de la peinture. Doué, il l'est assurément ! Au point de voir son tableau accepté au Salon de 1876.



Une des premières mentions d'un Gauguin peintre dans la presse nous est fournie par un article du journal hebdomadaire La Finance pour rire en date du 17 avril 1881 :



" Mercredi. Les spéculateurs à la hausse, qui ont l'âme d'une sensitive, ont éprouvé aujourd'hui de cruelles émotions en voyant la reprise faire place à l'affolement. Mieux eût valu pour eux aller hier se promener au boulevard des Capucines et entrer à l'exposition des impressionnistes. Ils y auraient remarqué quelques toiles signées Gauguin, un jeune boursier assez connu dans le groupe des assurances."

 

Le Krach de l'Union générale

Après la fin de la Guerre de 1870, les valeurs boursières de la place de Paris deviennent fortement spéculatives. Au gré des hausses et des baisses, le fortunes se font et se défont.

En 1876, la charge de Bertin a été reprise par Galichon et la situation de Paul s'en ressent. Ces affaires sont plus instables. Mais la reprise est rapidement au rendez-vous. 6 ans plus tard, c'est le krach...

A Paris, le krach boursier de 1882 fut un véritable cataclysme et laissa 1/4 des courtiers parisiens sur le carreau, totalement ruiné :  la faute à l'effondrement du cours de l'action de la banque l'Union générale.

Cet événement, totalement extérieur à Gauguin, sonne la fin de la période heureuse du couple Mette / Gauguin. Et si l'on ne sait pas aujourd'hui quel fut le degré ou le montant d'implication de Gauguin dans cette déroute boursière. 

Le krach fut cependant assez important pour que Paul Gauguin se décide à devenir peintre. Il revient sur la question du capitalisme au sujet de Panama, exprimant l'opinion commune  : "Quel grand malheur ! Tant de gens ruinés etc…". Son analyse tombe, cinglante :

"Je ne suis pas de cet avis et je trouve que si cette affaire là n’existait pas, il faudrait l’inventer. Les actionnaires sont à plaindre dit-on, oui mais les gens sans fortune qui demandent du travail sans en trouver sont-ils à plaindre. Les actionnaires sont pour la plupart ou des petits économes, avares mêmes, pour des joueurs et c’est le plus grand nombre, se souciant fort peu de la vie des hommes qui s’expatrient pour travailler sur un sol pernicieux. Les ministres, les députés et les agents d’affaire ont mis de l’argent mal acquis dans leur poche mais ils l’ont dépensée toutes choses qui font travailler. Savez-vous si les actionnaires ont versé de l’argent bien acquis ? En somme il y a un grand mouvement d’affaires, des fournitures, des courtages et là-bas un peu de percement. Mais tout cela est quelque chose ! En revanche la Môrale… Il faudrait supprimer la Bourse, tout l’agiotage pour cette Morale. Et cependant cette bourse et cet agiotage sont les pivots de notre existence financière. Sans eux la société moderne ne pourrait marcher. Quel mal voyez-vous à ce qu’un imbécile verse un argent qu’il a volé - pour être décoré ?"

Janvier 1883 : Gauguin, comme Emile Schuffenecker, quitte son emploi et se lance dans l'aventure de la peinture.

 

Sauvage chez les sauvages de Pont Aven

Au milieu des années 1880, il y a déjà longtemps que le mythe du sauvage est devenu populaire. Chateaubriand l’avait déjà célébré dans les Natchez. Et puis il y avait aussi Paul et Virginie.



Ce n’est ni dans le Nouveau Monde ni dans les îles que le descendant des Incas part quérir la vie sauvage. Mais en Bretagne.



Il est vrai qu’en cette fin de 19e siècle, la Bretagne est encore très peu touchée par le progrès social et la vision romantique de la Bretagne a la vie dure : Michelet décrit les Bretons comme les « fils maudits de la création » dans un décor de pluies et de tempêtes qui n’est pas sans rappeler le passage de cercle en cercle du jeune Chateaubriand dans les Mémoires d’Outre-Tombe pour arriver à Combourg : un espace hors du monde.



Trop loin de Paris, c’est une société de la marge. Les artistes y ont déjà leurs habitudes. Il faut dire que depuis l’apparition de l’Ecole de Barbizon, des colonies d’artistes étrangers sillonnent la France : la colonie américaine de Grez-sur-Loing, celle de Giverny - installée à proximité de Claude Monet -, mais aussi, plus loin, pour l’été, à Pont-Aven, une bourgade devenue très cosmopolite.



Les premiers artistes à s’installer à Pont-Aven sont Hollandais, Suédois, Anglais ou Américains. Ils habitent l’Hôtel des Voyageurs ou la pension Gloanec. C’est là qu’arrive Gauguin le 20 juin 1886 en compagnie d’Achille Granchi-Taylor qui a payé le voyage des deux compères.



Le voyage, probablement entamé sur les recommandations de Jobbé-Duval qui a découvert les lieux en 1860, aura un impact majeur sur l’oeuvre de Gauguin.



D’abord parce qu’il y trouve une société figée dans une tenue vestimentaire et des croyances populaires qui n’ont pas évolué depuis le 17e siècle. Ensuite parce qu'il commence véritablement à démarquer de l'Impressionnisme.

 

Hébergé dans une mansarde qui ne dut pas être sans lui rappeler celle occupée au Danemark, Gauguin y trouve un peu se sérénité après des mois difficiles à Paris.

Ayant vendu quelques oeuvres avant son départ et emprunté de l'argent, Gauguin fait bonne chère,  semble avoir séduit une des bonnes de la maison et trouvé un public à l’écoute. Aux côté de Gauguin, il y a Charles Laval, compagnon d’infortune qui le suivra jusqu’à Panama, Emile Jourdan, Ferdinand Dupuigaudeau ou encore Henri Delavallée.

 

Gauguin rentre à Paris le 13 novembre 1886. L’hiver est dur et il n’a toujours pas de quoi nourrir son fils ni payer sa pension. A peine arrivé, il passe 20 jours à l’hôpital. Grâce à Maxime Maufra, il rencontre Vincent Van Gogh, tout aussi pauvre et démuni que lui.

« Hiver 86.

La neige commence à tomber, c’est l’hiver ; je vous fais grâce du linceul, c’est simplement la neige. Les pauvres gens souffrent. Souvent les propriétaires ne comprennent pas cela.

Or, ce jour de neige, dans la rue Lepic de notre ville de Paris, les piétons se pressaient plus que de coutume. Aucun désir de flâner. Parmi ceux-là, un être, bizarre par son accoutrement, se dépêche de gagner le boulevard extérieur. Peau de bique l’enveloppe, bonnet de même fourrure ; le tout, manteau, bonnet et la barbe, hérissé, tel un  bouvier.

Ne soyez pas observateur à demi, et malgré le froid, ne passez pas votre chemin sans examiner avec soin la main blanche et harmonieuse, l’oeil bleu si clair, si vif, si intelligent. C’est un pauvre gueux assurément, mais ce n’est pas un bouvier, c’est un peintre - Van Gogh il se nomme. Hâtivement nul entre chez un marchand de « flèches sauvages, vieille ferrailles et tableaux à l’huile à bon marché ». Pauvre artiste, tu as donné une parcelle de ton âme en peignant cette toile que tu viens de vendre !

C’est une petite nature morte : des crevettes roses sur un papier rose.

Pouvez-vous me donner de cette toile un peu d’argent ? Le terme approche

Ah ! dame, mon ami, la clientèle devient difficile. Elle me demande des Millet bon marché. Puis vous savez, ajoute le marchand, votre peinture n’est pas très gaie. Enfin, on dit que vous avez du talent et je veux faire quelque chose pour vous. Tenez, voilà cent sous…


Et la pièce donne tinta sur le comptoir.

Van Gogh prit la pièce de monnaie sans murmure, remercia le marchand et partit. Péniblement il remonta la rue Lepic. Arrivé près de son logis, une pauvre « sortie de Saint-Lazare » sourit au peintre, désirant sa clientèle. La belle main blanche sortit du paletot. Van Gogh était lister, il crut à la Fille Elisa, et sa pièce de cinq ornas devint la propriété de la catin. Rapidement, comme honteux de sa charité, il s’enfuit l’estomac creux."

 

La funeste escapade à Panama

Avril 1887 : Gauguin n’en peut plus et, ne trouvant pas d’issue à sa situation, rêve de l’île de Taboga.

Pourquoi Taboga ? Vraisemblablement, parce qu’il s’y était déjà rendu rendu lorsqu’il était marin. Aussi, parce qu’il pouvait trouver un relai dans son projet en retrouvant Juan Uribe qui avait épousé sa soeur en 1875 et qui s’était installé à Panama.

Le 10 avril, c’est le départ depuis Saint Nazaire à bord du paquebot Canada. Charles Laval, rencontré à Pont-Aven, l’accompagne. Un voyage peu agréable, relégué en 3e classe. Après une escale en Guadeloupe et en Martinique, nos deux compagnons continent à rêver de soleil et d’aventures nonchalantes.

Arrivée au port de Colon : le 30 avril. Seule la ligne de chemin de fer qui longe l’isthme permet de rallier Panama et Juan Uribe. Juan Uribe en lieu et place d’une affaire financière tient une sorte de quincaillerie. Pas d’aide à espérer…



Nos deux compères se sauvent tout de même à Taboga. Le projet du canal de Panama a tout corrompu. Ce n’est partout que moiteur, misère et maladie.

Charles Laval n’échappa à la fièvre jaune et les deux amis réussirent réunir assez d’argent pour s’embarquer pour la Martinique et arrivèrent tant bien que mal à Fort de France avant de s’installer dans une baraque à Anse Turin avant lui-même de succomber à une dysenterie qui faillit l’emporter.

De cette période, il ne reste que seize toiles et une vingtaine de sculptures.



Malade, amaigri, Gauguin arrive en France à la fin du mois de novembre 1887.

Le retour à la pension Gloanec

Hébergé chez Schuffenecker, Gauguin se traine et ne tient plus en place. Il peine à vaincre la maladie. Théo Van Gogh, sur les recommandations de Vincent, lui achète des oeuvres. Heureuse aubaine pour Gauguin. Employa-t-il cet argent pour faire la route jusqu’en Bretagne ? Il arrive à Pont-Aven le 20 février 1888 après avoir tenté d’y attirer Van Gogh. Van Gogh veut saisir la lumière d’Arles.

A Pont-Aven, Gauguin retrouve la pension Gloanec où il reste alité. Après avoir risqué la mort, le regain de la nature eut l’effet d’une bombe sur l’âme de Gauguin qui se mit à produire quelques unes de ses plus belles toiles.

Avec l’arrivée des beaux jours, c’est aussi toute la communauté des peintres qui revient à Pont Aven. Gauguin renaît de ses cendres et s’accompagne le soir de la compagnie de Charles Laval, Emile Jourdan, Charles Delavallée, Roderic O’Connor, Henri Moret, Ernest Ponthier de Chamaillard, Ferdinand Dupuigaudeau. Et puis il y a surtout Emile Bernard et sa soeur Madeleine.

Un nouvel art était né.

L'affaire Vincent Van Gogh à Arles

Le périple de Paul Gauguin à Arles est un des épisodes les plus célèbres de l'Histoire de l'Art. Il se solde par le drame de l'oreille coupée ! Puis quelques mois plus tard, par la mort de Vincent Van Gogh.

Que savons-nous aujourd'hui de cette histoire qui s'étale en le 23 octobre et le 23 décembre 1888 ? Ce que Gauguin a bien voulu en raconter. Mais aussi Van Gogh.  

Celui-ci voue à Paul Gauguin une véritable admiration. Il l'exprime dans cette lettre adressée à Emile Bernard, peu de temps après l'arrivée de Gauguin à Arles :

"Gauguin m'intéresse beaucoup comme homme - beaucoup (...). Sans le moindre doute, nous nous trouvons en présence d'un être vierge à instincts de fauve. "

 

Gauguin croit lui aussi devoir revenir sur cet épisode tragique :  une manière, peut-être, de se disculper face aux soupçons ou de se dédouaner de toute responsabilité, tel qu'il le précise lui-même : "Souvent j'ai interrogé ma conscience et je ne me suis fait aucun reproche. Me jette la pierre qui voudra."

 

Nous livrons ce texte de Gauguin dans sa quasi intégralité parce qu'il offre un reflet d'une vie quotidienne et d'une relation qui évolue progressivement vers la catastrophe.

Nous le ponctuons d'oeuvres des peintres et de quelques compléments apportés par Van Gogh lui-même.

 

" Les lecteurs du Mercure ont pu voir dans une lettre de Vincent, publiée il a quelques années, l'insistance qu'il mettait à me faire venir à Arles pour fonder à son idée un atelier dont je serais le directeur.

Je travaillais en ce temps à Pont-Aven en Bretagne et soit que mes études commencées rattachaient à cet endroit, soit que par un vague instantinet je prévoyais un quelque chose d'anormal, je résistai longtemps jusqu'au jour où, vaincu par les élans sincères d'amitié de Vincent, je me mis en route.

J'arrivai à Arles fin de nuit et j'attendis le jour dans un café de nuit. Le patron me regarda et s'écria : "C'est vous le copain ; je vous reconnais."

Un portrait de moi que j'avais envoyé à Vincent et suffisant pour expliquer l'exaltation de ce patron. Lui faisant voir mon portrait, Vincent lui avait expliqué que c'était un copain qui devait venir prochainement.

Ni trop tôt, ni trop tard, j'allai réveiller Vincent. La journée fut consacrée à mon installation, à beaucoup de bavardages, à de la promenade pour être à même d'admirer les beautés d'Arles et des Arlésiennes dont, entre parenthèse, je n'ai pu me décider à être enthousiaste.

Dès le lendemain, nous étions à l'ouvrage ; lui en continuation et moi à nouveau (...).

Je restai donc quelques semaines avant de saisir clairement la saveur âpre d'Arles et ses environs. N'empêche qu'on travaillait ferme, surtout Vincent. Entre deux êtres, lui et moi, l'un tout volcan et l'autre bouillant, il y avait en quelque sorte une lutte qui se préparait.

Tout d'abord je trouvai en tout et pour tout un désordre qui me choquait. La boîte de couleurs suffisait à peine à contenir tous ces tubes pressés, jamais refermés, et malgré tout ce désordre, tout ce gâchis, un tout rutilait sur la toile ; des ses paroles aussi. Daudet, de Goncourt, la Bible brûlaient ce cerveau de Hollandais.

Malgré tous mes efforts pour débrouiller dans ce cerveau désordonné une raison logique dans ses opinons critiques, je n'ai pu m'expliquer tout ce qu'il y avait de contradictoire entre sa peinture et ses opinions. Ainsi, par exemple, il avait une admiration sans bornes pour Meissonier et une haine profonde pour Ingres. Degas faisait son désespoir et Cézanne n'était qu'un fumiste. Songeant à Monticelli il pleurait.

Une de ses colères c'était d'être forcé de me reconnaître une grande intelligence, tandis que j'avais le front trop petit, signe d'imbécilité. Au milieu de tout cela, une grande tendresse ou plutôt un altruisme d'Evangile.

Dès le premier je vis nos finances en commun prendre les mêmes allures de désordre. Comment faire ? La situation était délicate, la caisse étant remplie modestement par son frère employé dans la maison Goupil ; pour ma part en combinaison d'échange en tableaux (...)

Dans une boîte, tant pour nos promenades nocturnes et hygiéniques, tant pour le tabac, tant aussi pour les dépenses impromptues y compris le loyer. Sur tout cela un morceau de papier et un crayon pour inscrire honnêtement ce que chacun prenait dans cette caisse. Dans une autre boîte le restant de la somme divisée en quatre parties pour la dépense de nourriture chaque semaine."

 

Voici donc en quelques semaines, le désordre qui s'annonce. Et comme l'explique Van Gogh dans sa lettre à Emile Bernard, "Chez Gauguin, le sang et le sexe prévalent sur l'ambition." Et l'allusion aux promenades nocturnes et hygiéniques nous confirme ce qu'écrit lui même Van Gogh, toujours à Emile Bernard.

 

" Maintenant ce qui t'intéressera, nous avons fait quelques excursions dans les bordels et il est probable que nous finirons par aller souvent travailler là. Gauguin a dans ce moment en train une toile du même café de nuit que j'ai peint aussi mais avec des figures vues dans les bordels. Cela promet de devenir une belle chose."



Ces tableaux du Café de Nuit nous sont connus. Un même jeu de  billard pour lequel on sait que Gauguin avait certaines dispositions, des consommateurs abrutis par l'absinthe. et surtout, dans le tableau de Gauguin, des personnages facilement identifiables : le gardien des entrepôts du courrier Joseph Roulin avec trois prostituées et le sous-lieutenant au 3e régiment de zouaves Eugène Milliet, tous deux peints par Van Gogh. Dans le tableau de Van Gogh, nulle personne à reconnaître excepté, peut-être, avec un peu d'imagination, Gauguin de blanc vêtu au milieu de la pièce...

café de Nuit, Arles
Le Café de Nuit par Vincent Van Gogh, 1888.
Le Café de Nuit par Vincent Van Gogh, 1888.

Les difficultés s'amoncelant, même en quelques semaines, Gauguin et Van Gogh se décident à ne plus manger à l'extérieur. Gauguin nous raconte ainsi comment ils sont obligés de gérer la pénurie.

"Notre petit restaurant fut supprimé et un petit fourneau à gaz aidant, je fis la cuisine tandis que Vincent faisait les provisions, sans aller bien loin de la maison. Une fois pourtant Vincent voulut faire une soupe, mais je ne sais comment il fit ses m'élances. Sans doute comme les couleurs sur ses tableaux. Toujours est-il que nous ne pûmes manger. Et mon Vincent de rire en s'écriant : "Tarascon ! la casquette au père Daudet." sur le mur, avec de la craie, il écrivit : Je suis Saint-Esprit / Je suis sain d'esprit.

Combien de temps sommes-nous restés ensemble ? Je ne saurais le dire  (...). Malgré la rapidité avec laquelle la catastrophe arriva , malgré la fièvre de travail qui m'avait gagné, tout ce temps me parut un siècle (...).

Quand je suis arrivé à Arles, Vincent se cherchait, tandis que moi beaucoup plus vieux, j'étais un homme fait.(...)

Dans les derniers jours de mon séjour, Vincent devint excessivement brusque et bruyant, puis silencieux. Quelques soirs, je surpris Vincent qui levé s'approchait de mon lit.

A quoi attribuer mon réveil à ce moment ? Toujours est-il qu'il suffisait de lui dire très gravement : "Qu'avez-vous Vincent," pour que, sans mot dire, il se remît au lit pour dormir d'un sommeil de plomb.

J'eus l'idée de faire son portrait en train de peindre la nature morte qu'il aimait tant des Tournesols. Et le portrait terminé il me dit : "C'est bien moi, mais moi devenu fou."

 

Van Gogh peignant des tournesols

Le soir même nous allâmes au café. Il prit une légère absinthe.

Soudainement il me jeta à la tête son verre et le contenu. j'évitai le coup et le retenant à bras le corps je sortis du café, traversai la place Victor-Hugo (ndlr : place Lamartine) et quelques minutes après Vincent se trouvait sur son lit où en quelques secondes il s'endormît pour ne se réveiller que le matin.

A son réveil, très calme, il me dit : "Mon cher Gauguin, j'ai un vague souvenir que je vous ai offensé hier soir".

- Je vous pardonne volontiers et d'un grand coeur, mais la scène d'hier pourrait se produire à nouveau et si j'étais frappé je pourrais ne pas être maître de moi et vous étrangler. Permettez-moi donc d'écrire à votre frère pour lui annoncer ma rentrée."

(...)

Le soir arrivé j'avais ébauché mon dîner et j'éprouvai le besoin d'aller seul prendre l'air aux senteurs des lauriers en fleurs. j'avais déjà traversé presque entièrement la place Victor-Hugo (ndlr : place Lamartine), lorsque j'entendis derrière moi un petit pas bien connu, rapide et saccadé. Je me retournai au moment même où Vincent se précipitait sur moi un rasoir ouvert à la main. Mon regard dut à ce moment être bien puissant car il s'arrêta et baissant la tête il reprit en courant le chemin de la maison.

 

Gauguin, dormant ce 23 décembre 1888 dans un hôtel voisin, n'apprendra la suite de ce drame tragique que le lendemain, faisant d'ailleurs l'impasse sur un épisode où, d'après Meier Graefe, Van Gogh et Gauguin étaient avaient rencontré une prostituée qui, assise sur les genoux de Van Gogh, lui avait demandé son oreille comme cadeau de Noël...

 

En arrivant sur place je vis rassemblée une grande foule. Près de notre maison des gendarmes et un petit monsieur au chapeau melon qui était le commissaire de police.

Voici ce qui s'était passé.

Van Gogh rentra à la maison et immédiatement se coupa l'oreille juste au ras de la tête. Il dut mettre un certain temps à arrêter la force de l'hémorragie, car le lendemain de nombreuses serviettes mouillées s'étalaient sur les dalles des deux pièces du bas. Le dans avait sali les deux pièces et le petit escalier qui montait à notre chambre à coucher.

Lorsqu'il fut en état de sortir, la tête enveloppée d'un béret basque tout à fait enfoncé, il alla tout droit dans une maison où à défaut de payse on trouve une connaissance (donc une maison close), et donna au factionnaire son oreille bien nettoyée et enfermée dans une enveloppe. "Voici, dit-il, en souvenir de moi, puis s'enfuit et rentra chez lui où il se coucha et s'endormit (...).

J'étais loin de me douter de tout cela lorsque je me présentai sur le seuil de notre maison et lorsque le monsieur au chapeau melon me dit à brûle pourpoint, d'un ton plus que sévère. "Qu'avez-vous fait, Monsieur, de votre camarade. "Je ne sais..."

"Que si... vous le savez bien... il est mort."

Je ne souhaite à personne en pareil moment, et il me fallut quelques longues minutes pour être apte à penser et comprimer les battements de mon coeur.

La colère, l'indignation, la douleur, aussi et la honte de tous ces regards qui déchiraient toute ma personne, m'étouffaient et c'est en balbutiant que je dis : "C'est bien, Monsieur, montons et nous nous expliquerons là-haut." Dans le lit Vincent gisait complètement enveloppé par les draps, blotti en chien de fusil ; il semblait inanimé. Doucement, bien doucement, et tâtai le corps dont la chaleur la vie assurément. Ce fut pour moi comme une reprise de toute mon intelligence et de mon énergie.

Presque à voix basse je dis au commissaire de police : "Veuillez, Monsieur, réveiller cet homme avec beaucoup de ménagements et s'il demande après moi dites-lui que je suis parti pour Paris.

 

En lieu et place de Paris, c'est en Bretagne qu'il fuit, laissant sur place des affaires qu'il réclame à Van Gogh, Van Gogh lui répondant :

"Je vous enverrai vos affaires (...) masque et gants d'armes (ne vous servez que le moins possible d'engins de guerre moins enfantins), ces terribles engins attendent jusque-là. Je vous écris maintenant très tranquillement, mais l'emballage de tout le reste, je n'ai pas encore pu."

Vercingétorix

Arrivé à Marseille en août 1893 avec seulement 4 F en poche, Paul Gauguin est une nouvelle fois dans une position délicate.

Son oncle Zizi étant décédé, Gauguin hérite de 9000 F. De quoi emménager sereinement à Paris et retrouver un peu d'air. En janvier 1894, il emménage à Paris au 6 rue Vercingétorix. Un lieu de vie, de fête et de travail où il s'installe avec Anna la Javanaise, une jeune femme qui, dit-on, était originaire de Ceylan, et était em:ployée dans un salon de thé de l'avenue de l'Opéra.

On connaît la structuration et la décoration du lieu. Les vitres, transformées en vitraux, portaient l'inscription Te Faruru, "Ici on s'aime". Les murs, intégralement jaunes citron, sont ornés de toiles et d'armes maoris.

Un lieu de vie et de fête où Gauguin reçoit le tout Paris de l'art d'avant-garde.

La bataille de Concarneau

Eté 1894. Gauguin est en Bretagne et arrive par l'eau jusqu'à Concarneau en un curieux équipage. L'accompagnent pour l'occasion Anna la Javanaise, Séguin mais aussi un singe.

On raconte que Gauguin était coiffé d'un bonnet d'astrakan et d'une longue redingote bleue à bouton de nacre. Arborant des gants blancs, il tenait une canne sculptée dans le bois de laquelle une perle fine était incrustée.

Les enfants, sur le port, leur adressent quelques quolibets. Séguin gifle un des enfants. Des adultes s'en mêlent. Séguin tombe dans le port. Gauguin qui, au contraire, aime la savate et le maniement du bâton se bat mais se retrouve la cheville brisée après avoir reçu un violent coup de sabot.

Transporté à Pont-Aven, Gauguin resta immobilisé plusieurs semaines. Un temps qu'Anna mit à profit pour rentrer à Paris, vider l'appartement et disparaître à jamais.