Election de Miss Festival - 1967
Principaux participants: Yoko Ono, Tony Cox et plusieurs dizaines de manifestants politiques venus de toute l'Europe pour protester contre l'installation du quartier général de l'Otan dans la région; avec le concours involontaire du ministre belge de la Justice qui présidait la cérémonie de remise des prix à la clôture du 4e Festival du film expérimental.
Ce happening a été improvisé par Jean-Jacques Lebel avec la participation de ses amis, dont Yoko Ono, à la suite du rejet de leurs films par le jury à la quatrième compétition internationale du film expérimental au casino de Knokke-le-Zoute. Le général de Gaulle ayant fait en sorte que la France se sépare de l'OTAN, cette organisation militaire internationale s'était installée à proximité de Knokke-le-Zoute. C'est ainsi que se sont donné rendez-vous les SDS allemands, les anarchistes anglais, des membres du Living Theater ainsi que nombre de cinéastes du cinéma underground tels que Pierre Clémenti, Henry Flynt, Yoko Ono. Le film de Jean-Jacques Lebel, État normal, fut non seulement rejeté mais curieusement égaré ou perdu.
Ce film, selon la description figurant sur la fiche technique envoyée au comité de sélection, consistait en « un collage de happenings et de "réalités", de fêtes rituelles pendant lesquelles les êtres sortent de derrière leurs murs et retrouvent l'"état normal". Le film s'inscrit en faux contre toutes les "valeurs" morales, esthétiques et politiques de la société industrielle». Il s'agissait d'un collage de plusieurs éléments hétérogènes, à la fois images en mouvement (scènes filmées du happening Sunlove, du Désir attrapé par la queue que Lebel avait mis en scène sous un chapiteau à Cogolin en 1967, une scène d'un happening improvisé dans une forêt en Normandie), ainsi que plusieurs images fixes présentées en un montage aléatoire. État normal, de même que plusieurs autres films dont Four de Yoko Ono, fut refusé par le jury d'admission auquel participaient pourtant des cinéastes telles que Shirley Clarke et Vera Chilitova. Les artistes dont les films ont été écartés ont donc abandonné les lieux pour organiser un contre-festival dans une salle à proximité du festival officiel. Jean-Jacques Lebel a résolu de détourner le festival même en manifestant contre la censure. C'est lors de la remise des prix pendant la cérémonie de clôture du festival, présidée par le ministre belge de la Justice, que Jean-Jacques Lebel est intervenu, avec ce happening qui a provoqué de sérieuses bagarres avec la police.
Lors de la remise des prix, dans la grande salle du casino de Knokke-le-Zoute ornée de célèbres fresques de Magritte, en présence du directeur du festival ainsi que du ministre de la Justice, Jean-Jacques Lebel avec Yoko Ono, son mari de l'époque Tony Cox, et d'autres participants volontaires ont fait irruption dans la salle. Jean-Jacques Lebel prend la parole en parodiant un présentateur de la télévision et annonçant au micro l'élection de Miss Festival.
Une dizaine de candidats, garçons et filles, paradent comme dans un défilé parodiant les concours de beauté. Ils portent tous une pancarte numérotée qu'ils sont censés utiliser comme cache-sexe qui en vérité ne cache rien du tout.
Jean-Jacques Lebel pose des questions à Yoko Ono qui répond en japonais, les concurrents défilent - une des femmes porte l'inscription «hors concours». Par acclamation d'une partie de la salle, le garçon portant le numéro 2 est élu Miss Festival, tandis que l'autre partie des spectateurs hurlant de rage réclame « le vrai palmarès du festival de cinéma ». Cette confusion concernant les genres, féminin/masculin, brouillait les pistes réel/cinéma, posait la question de la finalité et de l'identité du festival.
« L'élection de Miss Festival [...) transforma la soirée du palmarès en happening monstre, le casino en champ de bataille, un ministre belge et ses flics en polichinelles.» La Miss élue ainsi que les autres participants montent alors sur la table où trônent le ministre de la Justice et le jury du festival officiel. Jean-Jacques Lebel s'étant entendu préalablement avec les membres du SDS berlinois, dont faisait partie le cinéaste Harum Farocki, ils font irruption sur scène avec une grande banderole contre l'OTAN. Le déroulement du happening fut brutalement interrompu par la police, appelée par le directeur du casino. Une partie des spectateurs s'était barricadée dans la salle, plaçant des meubles contre les portes que la police réussit à casser à coup de crosse et de hache, blessant d'ailleurs gravement une personne.
Le responsable de cet évènement, Jean-Jacques Lebel, fut ultérieurement arrêté par la police. Trois ans plus tard, lors d'un retour d'Amsterdam où il avait assisté à un festival du film érotique, Jean-Jacques Lebel est arrêté par la police à la frontière belge - il courait contre lui un mandat d'arrêt consécutif à l'élection de Miss Festival - et il fut incarcéré à la prison de Mons, là où avait été enfermé Verlaine, pour avoir tiré sur Rimbaud. Il fut convoqué à un procès, pour être finalement relâché grâce à l'intervention d'un avocat.
L'irruption du politique érotisé, comme thème récurrent du happening, transformait l'action artistique en action subversive, confondant délibérément l'art et la vie. Ces manifestations produites non seulement par Jean-jacques Lebel mais par beaucoup d'autres artistes et activistes politiques, ont contribué à préparer le terrain pour le soulèvement global de Mai 68.
Témoignage de Jean-Jacques Lebel:
À cette époque-là (celle du free jazz, des provos, des situs, du Living Theater, du «shit pour tous», des happenings et de la large diffusion de la pilule anticonceptionnelle...), l'idée maîtresse était que le cinéma, la poésie, la musique, l'art, la politique devaient être vécus, hic et nunc, dans l'urgence et l'immédiateté absolues. Nous nous souciions peu - trop peu - de laisser une trace qui, après coup, soit homologuée en tant qu'œuvre. L'expérience vécue - souvent hallucinatoire - primait sur le «résultat» esthétique et sa pérennité. Artaud avait transformé toutes nos pratiques, tous nos objectifs. D'où, je suppose, le statut de «film perdu» qui convient assez bien à cette expérience cinématographique vécue au jour le jour, au fil des micro-évènements - réels ou imaginaires - que nous traversions tribalement, ou même claniquement, comme on traverse un cyclone, c'est-à-dire en risquant gros. D'ailleurs, les pertes ont été lourdes (beaucoup y sont restés ou ont été brisés net). Artaud était notre seule bous-sole. Le titre suggérait de toute évidence qu'il s'agissait d'une «transmutation de toutes les valeurs»- à commencer par celles du cinéma industriel, du marché de l'art, du théâtre de divertissement, de la politique du consensus et de l'esclavage volontaire - l'état hallucinatoire (induit par les psychovitamines et l'action subversive) devenait «normal » tandis que l'état rationnel, plat, sans saveur ni profondeur, ni schize possible, devenait à son tour «anormal». Le film avait été autofinancé par moi, et son rejet à Knokke fit qu'avec beaucoup d'autres cinéastes underground, eux aussi rejetés, nous nous sommes organisés en contre-festival, dans une salle locale, où nous avons montré un tas de films et mis au point - avec les étudiants berlinois du SDS (parmi lesquels Haroun Farocki, des cryptositus de Liège et beaucoup d'anars, arrivés de toute l'Europe) - le fameux happening qui a fait exploser le festival et ses catégories esthétiques d'un autre âge. En ce sens, ce festival mérita bien son titre: nous lui avions insufflé concrètement un contenu expérimental. Après cela je n'ai plus réalisé un autre film, ni un autre happening, considérant que les «évènements de 68», à savoir la grève générale active à laquelle j'ai participé au maximum de mes moyens dans le mouvement du 22 mars, les groupes anarchistes Noir et Rouge et I.C.O., constituaient «le plus grand happening de tous les temps». (C'était, d'ailleurs, aussi l'avis de nos adversaires staliniens et/ou gaullistes - notamment Edgar Faure - pour qui il ne s'agissait «que d'un happening» (sic) et non pas d'un fait politique, social, culturel et historique de première importance.)