L'Enterrement de la Chose - 1960
Palazzo Contarini-Corfu
Sestiere Dorsoduro, 1057/D
Venezia VE
30123 Venezia VE
Italie
Principaux participants: Jean-Jacques Lebel, Gregory Corso, Pilar Pellicer, Alan Ansen, Frank Amey, Peggy Guggenheim, Harold Acton, Guy Harloff, Paolo Barozzi, Adriano Montin.
Ce happening L'enterrement de la Chose s'est déroulé à Venise, dans le cadre de l'exposition « Anti-procès II» organisée à la Galleria d'arte Il Canale, du 18 juin au 8 juillet 1960, par Alain Jouffroy, Jean-Jacques Lebel et Sergio Rusconi. La «Chose», comme l'indique le « faire-part», était la sculpture de Jean Tinguely présentée dans l'exposition «Anti-procès II».
L'exposition collective « Anti-procès II» faisait suite à celle de la galerie des Quatre Saisons à Paris, et fut organisée conjointement avec Alain Jouffroy. « Anti-procès II» est d'abord une exposition regroupant un grand nombre d'artistes venant d'horizons divers, voire hétéroclites, autour d'une cause commune, celle de l'opposition à la guerre d'Algérie et à la torture.
Son fonctionnement « rhizomatique» libertaire antidogmatique réfutait toute appartenance à un groupe ou à une nation de manière à favoriser l'émergence d'un internationalisme assumé sans frontière culturelle ou politique.
En opposition totale avec ce point de vue, la Biennale de Venise qui se tenait à cette date, était et est toujours organisée autour de pavillons nationaux dévolus à des artistes censés «représenter» une nation. L'«Anti-procès» s'était inscrit en faux contre ce nationalisme.
L'exposition à la galerie Il Canale avec ses quelque cinquante artistes, sans distinction d'origine, allait donc être perçue comme une anti-biennale: Henri Michaux, Jean Tinguely, Roberto Matta, André Masson, François Dufrêne, Takis, Erró, Jean-Jacques Lebel, Valerio Adami, Raymond Hains, pour n'en citer que quelques-uns. La Renault Dauphine d'Alain Jouffroy avait dû transporter sur son toit, faute de moyens plus conventionnels, la fameuse sculpture de Jean Tinguely et la plupart des toiles roulées et fixées sur la galerie. Jean-Jacques Lebel et Alain Jouffroy ayant reçu de Tinguely la consigne de vendre la sculpture ou bien de « la jeter dans le canal» faute d'acheteur.
L'idée de l'auto-démolition, de la non-pérennité de l'œuvre d'art était tout à fait dans l'esprit de Tinguely qui avait créé ses sculptures auto-destructrices à la galerie des Quatre Saisons de Paris du 13 au 23 mai 19601, c'est-à-dire dans les mêmes locaux où s'était déroulé l'«Anti-procès I», organisé par Lebel et Jouffroy. Tinguely leur avait donc confié cette œuvre sans se soucier du marché de l'art. Composée de plusieurs roues de bicyclette et d'autres pièces métalliques soudées, cette sculpture, exposée sur la terrasse le long du Grand Canal, deviendra la pièce maîtresse du happening L'enterrement de la Chose.
Un mois après l'ouverture de l'exposition, les évènements se précipitent, augmentant l'urgence de s'exprimer autrement, au-delà des supports et médiums traditionnels de l'art. Le contexte était «dadaïsto-politique, insurrectionnel», dit Jean-Jacques Lebel. Plusieurs problèmes graves s'emboîtaient. Le principal était la guerre d'Algérie et l'usage systématique de la torture par l'armée française qui «nous rendait fous de rage». Venaient s'ajouter des combats personnels contre l'industrie culturelle qui consistait «en une castration générale qui industrialisait les rapports aux humains et faussait les finalités de l'action artistique en les réduisant en marchandise». Il venait, dans ce contexte, d'apprendre l'assassinat d'une amie personnelle très chère, Nina Thoeren, une jeune femme de 22 ans d'une beauté inouïe qui faisant des études d'ethnologie à Los Angeles. La tragédie de ce meurtre fut ressentie comme un désastre intime, et c'est ainsi que l'idée de réagir est née: une « cérémonie funéraire» d'un genre singulier fut programmée pour le 14 juillet, jour de la prise de la Bastille et qui résumait symboliquement l'ensemble des motifs de révolte: guerre coloniale, industrie culturelle, biennale, assassinat d'une proche. Les raisons d'ordre privé rejoignaient celles liées à l'histoire collective. Alain Jouffroy, co-organisateur de l'exposition, avait, à cette date, déjà quitté Venise.
C'est ainsi que Jean-Jacques Lebel improvisa à Venise son premier happening, sans pour autant le nommer ainsi. C'est Allan Kaprow, que l'artiste rencontre l'année suivante à New York, qui applique le mot de happening sur cet évènement, dans l'ouvrage classique publié en 1966.
Le lieu choisi pour cet évènement était un antique palais vénitien dont les murs étaient recouverts de draperies, éclairés par des candélabres de bois doré... Y habitaient des amis de Jean-Jacques Lebel, le musicien et poète américain Frank Amey, et sa femme. Le palais donnait sur le Grand Canal à côté du pont de l'Accademia. Son emplacement était idéal, puisqu'on y accédait par une petite rue à droite, à 50 mètres de la galerie Il Canale où se tenait l'exposition « Anti-procès Il», qui fut prolongée d'un mois. Frank Amey accepta de prêter la grande salle de réception face au Grand Canal et la proposition de Jean-Jacques Lebel d'organiser en hommage à Nina Thoeren une cérémonie funéraire complètement laïque, «satanique», dadaïste et a-religieuse totale, lui a plu. Ainsi prenait forme cette manifestation, consacrée à la mémoire de l'amie assassinée, qui allait mettre les participants en contact avec la pensée sauvage.
À l'intérieur de ce grand salon, le «corps» de la sculpture fut recouvert d'une draperie somptueuse et posée sur un brancard en bois ancien.
Frank Amey fut chargé de la musique: au lieu de celle classique des funérailles, il joua de ses propres compositions électro-acoustiques.
Selon la tradition méditerranéenne antique, trois pleureuses (dont Mme Amey et Pilar Pellicer) devaient être présentes à l'enterrement, dramatiquement. Leur fonction selon la croyance magique était d'exorciser la mort et de lui prouver l'innocence des vivants. Les trois pleureuses, le visage recouvert de voilettes noires, éclataient en sanglots hystériques, en une litanie rythmée interagissant avec la musique.
Environ 100 à 150 personnes étaient présentes, regroupées au fond de la salle. Ce public voyait une forme recouverte mais sans savoir qu'il s'agissait là d'une sculpture. A midi, on a tiré les rideaux et éteint la lumière. Une voix off, (celle de Jean-Jacques Lebel enregistrée) fut diffusée dans l'obscurité après la fermeture des portes :
Nous avions déjà fixé la date et la teneur de cette cérémonie finale et mortuaire pour l'Anti-Procès de Venise lorsque nous parvint une nouvelle effroyable qui lui donne l'importance d'un présage.
Une grande amie à nous vient d'être violée puis étranglée à Los Angeles, elle avait tout juste 20 ans.
Nous adorions Nina Thoeren. Sa liberté d'allure et d'esprit, sa beauté, son innocence, son instinct d'aventure laisseront un vide épouvantable. Elle nous montre les risques courus, dans ce monde pourri où sont fatalement associés l'érotisme et la mort, par tout individu qui va au-devant de la vie avec confiance et espoir, spontanéité et insouciance.
Ceux qui l'ont connue comprendront comment et pourquoi nous acceptons le défi du hasard le plus vil ; il ne pouvait y avoir - de nous à elle - d'autre adieu, d'autre rite que celui-ci...
Les pleureuses ont allumé les cierges.
Après dix minutes de crise funéraire dadaïste - mélange de musique et des pleurs -, Alan Ansen et Jean-Jacques Lebel saisirent des mégaphones et lirent en se répondant, comme dans un dialogue, l'un un texte de Sade, l'autre un texte de Huysmans.
«J'établis des costumes d'hommes et de femmes qui laissent presque totalement à découvert toutes les parties de la lubricité et les fesses surtout ; il y aura des spectacles à l'instar des jeux de Flore, à Rome, où les jeunes garçons et les jeunes filles danseront nus. Les principes de la simple nature remplaceront ceux de la morale et de la religion, dans les écoles publiques; tout enfant de quinze ans, de l'un et de l'autre sexe, qui ne pourra prouver un amant, sera flétri, déshonoré dans l'opinion publique et déclaré incapable, si c'est une fille, d'être mariée, si c'est un garçon, d'occuper aucune place. Au défaut d'un amant, la jeune personne de l'un ou de l'autre sexe, sera du moins obligée à fournir un certificat qui prouve qu'elle est prostituée et qu'elle ne possède plus ses prémices. La religion chrétienne sera sévèrement bannie du gouvernement, il n'y sera jamais célébré d'autre fête que celle du libertinage. Tout ce qui s'appelle crime de libertinage, tel que le meurtre de débauche, l'inceste, le viol, la sodomie, l'adultère ne seront jamais punis. Il sera accordé des prix aux plus célèbres courtisanes des maisons de débauche, de même qu'aux jeunes garçons de ces mêmes établissements qui se seront fait une réputation dans l'art de donner des plaisirs.»
Huysmans (extraits de Là-bas) lu par Alan Ansen:
«Mais bientôt ce ragoût des pollutions enfantines lui parut tiède. La loi du Satanisme qui veut que l'élu du Mal descende la spirale du péché jusqu'à sa dernière marche, allait, une fois de plus, se promulguer. Ne fallait-il pas aussi que l'âme de Gilles purulât, pour qu'en ce rouge tabernacle, constellé d'abcès, le Très-Bas pût habiter à l'aise.
Et les litanies du rut s'élevèrent dans le vent sale des abattoirs. La première victime de Gilles fut un tout petit garçon dont le nom est ignoré. Il l'égorgea, lui trancha les poings, détacha le cœur, arracha les yeux, et il les porta dans la chambre de Prelati.
Tous deux les offrirent, dans des objurgations passionnées, au Diable qui se tut.
À la brune, alors que leurs sens sont phosphorés, comme meurtris par le suc puissant des venaisons, embrasés par des combustibles breuvages semés d'épices, Gilles et ses amis se retirent dans une chambre éloignée du château. C'est là que les petits garçons enfermés dans les caves sont amenés. On les déshabille, on les bâillonne, le Maréchal les palpe et les force, Il leur fend la poitrine, et il boit le souffle des poumons; il leur ouvre aussi le ventre, le flaire, élargit de ses mains la plaie et s'assied dedans. Alors, tandis qu'il se macère dans la boue détrempée des entrailles tièdes, il se retourne un peu et regarde par-dessus son épaule, afin de contempler les suprêmes convulsions, les derniers spasmes.
Nous prononçons, nous décidons, nous déclarons que toi, Gilles de Rais, cité à notre Tribunal, tu es honteusement coupable d'hérésie, d'apostasie, d'évocation des démons; que pour ces crimes, tu as encouru la sentence d'excommunication et toutes les autres peines déterminées par le droit.»
Cette séquence mélangeant français, italien et anglais, qui dura environ de 15 à 20 minutes, a pris la forme d'un collage sonore mêlé à la musique et aux pleurs.
Pendant ce temps, un homme masqué, habillé de noir (il s'agissait d'un gondolier celui de Frank Amey), assassinait brutalement et rituellement la sculpture. À chaque coup de couteau, des pétales de roses tombaient du plafond (allusion sarcastique à la «pluie de roses» de Thérèse de Lisieux).
Après cette cérémonie qui a duré environ 45 minutes, quatre participants ont transporté cette dépouille mortuaire, toujours recouverte de la draperie, descendant lentement les marches du palais vers le rez-de-chaussée, suivis par l'assistance. La procession s'est dirigée en tournant à droite dans la rue vers le canal où trois gondoles prêtées par Peggy Guggenheim attendaient le cortège. Le «cadavre» fut transféré dans une des gondoles qui, en file indienne, cheminèrent lentement en direction du Grand Canal. Les participants qui connaissaient Nina Thoeren avaient lu les articles nécrologiques dans la presse locale. Ils savaient donc que la cérémonie lui était consacrée, les passants, cependant, crurent à un enterrement religieux classique ce qui conférait à la manifestation une ambivalence plutôt incongrue.
La procession des gondoles passa sous les fenêtres de la demeure où Nina Thoeren avait vécu, puis elle tourna à droite, sous le pont de l'Accademia, mais au lieu de se diriger vers le cimetière (du côté de l'aéroport) elle s'est dirigée vers l'île de San Giorgio, face au palais des Doges. À un moment donné, la procession s'arrêta et les gondoles formèrent un cercle. On enleva la draperie et les participants saluèrent « la Chose» (sculpture). Jean-Jacques Lebel la saisit, la présenta aux yeux de tous et la jeta dans l'eau. On distribua des roses blanches qui sont lancées dans l'eau à la suite de «la Chose». Les gondoles retournèrent lentement à leur point de départ, en silence.
Fin de la cérémonie.