Mode d'emploi du Pseudo-kini: Playtex - 1965

11 mars 1965
11 mars 1965

La Tour d'Argent
15 Quai de Tournelle
75005 Paris
France

Comment s'y rendre ?

Principaux participants: Franciska Fischer, Daniel Pommereulle, Frédéric Pardo, Erró, Didier Léon et Jean-Jacques Lebel.

 

Le tract-déclaration suivant a été distribué à l'entrée de la salle :
Mode d'emploi du Pseudo-Kini
Assez de publicité pour le soutien-gorge! Pour les poitrines par contre, il n'y en aura jamais assez.
Cherchons play-girls aux seins matériels pour déclencher inflation
Le labourage et le pâturage sont les deux mamelles de la transe
Pendant la prochaine campagne électorale les femmes des candidats paraîtront devant le peuple en mono et puis en Pseudo-Kini. Cela nous débarrassera de pas mal d'emmerdeurs qui veulent jouer au chef
La République monte sa poitrine, c'est tout
La Mère Patrie ou la Truie Industrielle.
Allonz' enfants de la patrie, l'heure de la tétée est arrivée
Play Tex on Your Bra or Play Bach on Your Sex
Soutien-gorge borgne pour amazone
Soutien-gorge en taffetas pare-balles pour femme soldat

La dernière mode: le décolleté Sainte Vierge
Soutien-gorge: N. M. masque, armure. Principal accessoire du rite matriarcal. Pièce indispensable au strip-tease et à maintes activités culturelles. Instrument du tabou, voile de l'inceste, complément ceinture de chasteté. Du corset de la reine Victoria au maillot stalinien. De la Sex Bomb hollywoodienne au monokini, le sein est, par étapes, sorti de la clandestinité.
Les idoles authentiques ne portent JAMAIS de soutien-gorge. Déesses, seul le PSEUDO-KINI est digne de vous. Portez des vrais faux seins.
Je vous invite à choisir dans ce qui précède le titre et le sous-titre du tableau-happening qui vient d'être exécuté devant vous avec le concours de Franciska Fischer, Didier Léon, Ferro [premier pseudonyme d'Erró], Frédéric Pardo, Daniel Pommereulle, Jean-Jacques Lebel.
La Tour d'Argent, Paris, jeudi 11 mars 1965.

 


Jean-Jacques Lebel fut contacté par une publicitaire qui travaillait à L'Express et dirigeait une agence de relations publiques. Elle avait la charge de lancer un modèle de soutien-gorge Playtex en France, au restaurant La Tour d'Argent. L'originalité de la chose tint à l'invitation qu'elle adressa à Jean-Jacques Lebel dont l'aversion pour la publicité et la société marchande était notoire. L'artiste décida d'accepter le défi tout en détournant la situation et en démolissant le produit qu'on lui demandait de promouvoir. L'artiste et l'agence de publicité établirent et signèrent un accord contractuel garantissant à l'intervenant toute liberté d'expression sans aucune censure. Ce point juridique permettra, on le verra, de parer à toute poursuite devant les tribunaux en cas de controverse.


C'est à des mannequins professionnels et à des artistes amis que Jean-Jacques Lebel a fait appel pour ce happening, dont le but avoué était de ruiner le principe même de la publicité.
 

L'artiste, vêtu d'une chasuble de prêtre, entre avec les autres participants dans la salle et cloue sur un panneau de bois une toile couverte de papier peint fleuri sur fond noir. De part et d'autre de cette toile, il fixe un drapeau tricolore sur lequel il cloue une paire de faux seins. Dans les coins du bas, il épingle une photo représentant une seringue s'enfonçant dans la peau d'un bras, et une affichette où l'on pouvait lire: «Une mère catholique: je suis pour la limitation des naissances». Franciska Fischer, vêtue d'un pantalon et d'un soutien-gorge Playtex, entre dans la salle et s'adosse à la toile tandis que Jean-Jacques Lebel la cerne au pinceau et à la peinture blanche, lui dessinant plusieurs paires de bras, «à la Shiva».

 

Franciska Fischer s'éloigne du tableau pour allumer des cierges, Lebel fixe à la place des paires de faux seins une plaque avec l'inscrip-tion: «allume-feu». Erró, Daniel Pommereulle et Frédéric Pardo, vêtus également de chasu-bles, arrivent dans la salle et distribuent avec Jean-jacques Lebel, des tracts tout en proposant aux femmes du public de porter elles aussi la paire de faux seins qui leur est offerte. Certaines les mettent. Franciska Fischer revient et pose son ventre contre le tableau tandis que Jean-Jacques Lebel coupe la fermeture du soutien-gorge qu'il enlève et agrafe ensuite sur les faux seins fixés au drapeau.


Deux journalistes assises dans la salle se levèrent alors et protestèrent: « Nous sommes des gens respectables, dirent-elles, nous sommes venus pour travailler et non pour voir insulter le drapeau, le sexe et la religion.»
 

Trois modèles en soutien-gorge évoluent dans la salle et, suivant les indications de Jean-Jacques Lebel, imitent La Danse de Matisse.


Jean-Jacques Lebel plante ensuite un autre drapeau entre les jambes de Franciska Fischer qui demeure immobile la poitrine toujours nue.


Jean-Jacques Lebel, Pardo, Erró et Pommeu-reulle s'allongent ensuite sur le sol, «morts pour la patrie».
Fin de l'action du happening.

 

Ce happening a fait l'objet de deux comptes rendus détaillés rédigés par deux témoins.
Celui d'Otto Hahn fut publié dans Art International IX en juin 1965. Celui de Gabriel Pome-and est inédit, il nous a été aimablement communiqué par François Letaillieur, le biographe de Pomerand. Sur un ton ironique, Gabriel Pomerand, témoin direct du happening, éclaire la pudibonderie et l'hypocrisie dominantes, affirmant l'«utilité» des happenings pour «insuffler du sang de lion dans des veines de navets». En exergue de son texte, il cite les bribes d'une conversation entendue lors du happening:

 


«Je n'admets pas qu'on profane la France, la femme et l'Église, en même temps.
- Pourquoi, madame, préférez-vous qu'on les profane séparément? »

Ce bref dialogue eut lieu à la Tour d'Argent le 11 mars 1965 pendant que 60 personnes digéraient les canards au sang numérotés de 342.334 à 342.393 approximativement. On me pardonnera l'imprécision de ces chiffres. Plus de vingt ans après qu'un grand nombre de gens aient considéré comme fort banal de se laver les mains avec du savon à la graisse de juif, ce même public bourré de filets de sole Sully et de poire pochée je-ne-sais-quoi avaient le front de se révolter, parce que quatre jeunes gens improvisaient sous leurs yeux, un tableau vivant ayant pour matériaux à leur disposi-tion: quatre chasubles, deux drapeaux français de foire, ayant été conçus par le fabricant lui-même pour être profanés par les mains des enfants, deux fausses paires de seins i... mées par ces jeunes gens, les mamelles de la transe, une agrafeuse, une planche de bois, quelques couvertures de magazines, un pot de peinture blanche, et une femme dénudée, de tout érotisme dénuée. Ce jeu, au symbolisme sommaire, aurait dû amuser ce public pourtant accoutumé à en voir de pas mûres. Cependant, l'unanimité de la France ne fit aucun doute. Toutes les femmes se levèrent comme un seul homme et partirent dignement - c'est tout dire - et leurs mamelles de la France haut dressées de crainte que les quatre prêtres officiants cette messe inhabituelle ne vinssent à les violer. Qui donc a osé flatter les Français, en les traitant de décadents, quand ils ont encore la naïveté de se révolter à de tels spectacles. Conclusion: les happenings sont fort utiles pour insuffler du sang de lion dans des veines de navets. Au fait, les navets ont-ils des veines? Je crois bien qu'il y en avait dans ceux de ma dernière choucroute.


Après le happening, la maison Playtex a intenté aux artistes un procès qu'elle a perdu, grâce à l'accord préalable signé par les contractants leur garantissant toute liberté d'expres-sion. Les artistes s'étaient d'ailleurs rendus au tribunal couverts de soutiens-gorge des pieds à la tête. Cette fois, dit Jean-Jacques Lebel, le happening ruinait non seulement la publicité mais aussi l'idolâtrie envers la femme-objet maternante et le modele des gros seins obliga-toires promu par Playboy, idéal féminin de la clientele ciblée par la firme Playtex.


La presse a rapporté l'évènement avec humour et dérision: « La Tour d' Argent lance le soutien-gorge 3 étoiles.» «Un spectacle assez étonnant pour couper le souffle à Claude Terrail [directeur de l'établissement] qui, comme cha-cun sait, regne tout à la fois sur La Tour d'Ar-gent et la dolce vita parisienne», selon le compte rendu, illustré de deux photographies légendées: «Pour faire digérer le canard au sang, le soutien-gorge Playtex: Claude Terrail n'aime pas les digestifs.» (Finalement, Play-tex avait gagné le pari de la visibilité, mais à quel prix?)