Poésie directe - 1963
Principaux participants: Jean-Jacques Lebel, Harold Norse et Lawrence Ferlinghetti.
Ancien élève de l'American Community School, à son retour de New York en 1946-1947, Jean-Jacques Lebel, âgé de 27 ans, est convié par le directeur M. Davis à y organiser une soirée de poésie. « En entrant dans le bureau du directeur, auquel il vient proposer son projet de happening, Jean-Jacques Lebel, sidéré, découvre qu'il est en fait dans son ancienne salle de classe! La montée du plaisir retrouvé se double immédiatement de l'irrésistible appel de la transgression 10». L'American Students' and Artists Center (baptisé American Center par les habitués), doté également d'une école de langues, de cours de judo prodigués par Yves Klein, de cours de dessin, etc., était devenu « une maison des rendez-vous anti institutionnels ». C'était une fondation privée, sans attache avec l'ambassade américaine dont le centre culturel officiel était situé rue du Dragon.
Poésie directe ne fut pas simplement une séance de poésie mais une action transformatrice, une forme rudimentaire de happening. Le cœur de cette action était constitué par le langage et sa plasticité. Ces préoccupations rejoignaient celles théorisées par Allan Kaprow et que l'on retrouve dans son action Words (1962). Jean-Jacques Lebel avait déjà commencé la rédaction de son Anthologie de la poésie de la Beat Generation et c'est tout naturellement qu'il fait appel aux poètes Lawrence Ferlinghetti et Harold Norse (ce dernier résidait alors au Beat Hotel, au 9 rue Git-le-Cœur). Jean-Jacques Lebel va nommer ce happening Poésie directe, intitulé d'un type nouveau d'action qu'il utilisera largement par la suite. Il signifie « l'action qu'adresse sans intermédiaire l'émetteur au récepteur sans passer par une transaction commerciale capitaliste ». Les trois intervenants disposaient de trois chaises, d'une table et d'un micro pour cette soirée de poésie-action. Le décor était inexistant, seuls accessoires: trois masques à gaz qu'ils portèrent presque tout le temps pendant le happening qui a duré environ une heure et demie. Le langage, comme désarticulé, était complètement déformé et filtré à travers les masques; la poésie devenait un «concert de bruits»- au sens de la poésie bruitiste de Russolo et de la poésie sonore. Mais c'était surtout le «charabié», langage «sauvage», démoli et réarticulé d'Antonin Artaud qui était, ici, qué en tant que méthode d'approche de la transe et du préverbal, en deçà du langage: l'impensable. Cette poésie inventait en quelque sorte sa propre forme délaissant le verbe grammatical articulé. Ce happening traitait symboliquement de la violence faite aux artistes censés «parler librement», mais tout en respectant les codes aliénants, imposés par les institutions. Malgré la transpiration, le sentiment d'étouffement et la difficulté à respirer, les trois locuteurs ont porté leurs masques à gaz presque jusqu'à la fin.