Pour conjurer l'esprit de catastrophe version 2 - 1963

2 février 1963
2 février 1963

Studios de Boulogne
49 quai du Point-du-Jour
92012 Boulogne-billancourt
France

Comment s'y rendre ?

Dans la deuxième version, très différente, a été ajouté un élément essentiel, le « Bain de sang».
 

Sur les rebords d'une baignoire, remplie de sang de poulet, deux femmes nues portant les masques de Khrouchtchev et de Kennedy combattent symboliquement et renvoient directement à l'épisode le plus grave de la guerre froide, la crise des missiles à Cuba qui a failli déclencher la troisième guerre mondiale nucléaire. Jean-Jacques Lebel insiste sur l'importance de cet affrontement entre les deux blocs qui mit le monde entier en alerte rouge. La tension inter-nationale fut extrême. Pratiquement au dernier moment, Khrouchtchev donna l'ordre aux cargos russes en route pour Cuba de faire demi-tour au milieu de l'Atlantique. En effet, pendant treize jours d'octobre 1962, le monde fut plongé dans l'angoisse par «la crise des missiles de Cuba». La grande presse, la radio, la télévision naissante de tous les pays et, surtout, le bouche à oreille ont diffusé cette crise d'angoisse comme un virus massif et sans antidote dont la dangerosité était chaque jour décuplée. Ce face-à-face entre les deux machines de guerre, celle du bloc soviétique et celle du bloc occidental, fut vécu en direct par des dizaines, voire des centaines de millions de personnes dispersées à travers le globe, toutes conscientes de ce que l'affrontement entre Moscou et Washington risquait de déclencher la troisième guerre mondiale: l'apocalypse nucléaire. Un ouvrage de l'historien Michael Dobbs (One Minute To Midnight: Kennedy, Kruschev and Castro on the Brink of Nuclear War) propose une analyse détaillée de ces treize jours d'horreur, du trauma global resenti de toute part et des conséquences ultérieures, à long terme, provoquées dans les consciences. Il s'ensuivit une autorégulation du conflit géopolitique opposant les deux blocs, pas seulement l'instauration du fameux télé-phone rouge reliant le Pentagone au Kremlin, mais aussi un certain nombre de dispositions militaires, politiques et économiques visant à « faire tampon» entre les deux superpuissances.


Dobbs apporte un élément d'information essentiel qui ne fut pas porté à la connaissance de l'opinion publique pour ne pas aggraver et intensifier encore davantage la psychose collective - ces termes furent abondamment employés - qui faisait rage en ce mois d'octobre 1962. Précisément dans cette période, un avion espion américain U2, piloté par Charles Maultsby, dévia de sa route au-dessus du pôle Nord et envahit accidentellement - du moins selon la thèse du Pentagone - l'espace aérien soviétique au-dessus de la Sibérie. Il fut aussitôt repéré par les radars d'un sous-marin soviétique B59, commandé par le capitaine Valentin Savitsky et son second Vassily Archipov. Selon leur feuille de route, ils étaient censés réagir en tirant, à partir de leur submersible, des missiles nucléaires sur les bâtiments américains croisant dans les parages. Ils décidèrent d'en référer à l'état-major moscovite avant de déclencher des tirs à têtes nucléaires. Or les moyens de communication russes étaient - et c'est heureux - si défectueux qu'ils ne parvinrent pas à établir le contact et, de ce fait, préférèrent s'abstenir.
Cette sage décision, connue à l'époque seulement des services de renseignements américains, alors que l'ordre était donné simultanément par le Kremlin, au cargo russe Kinnovsk transportant les missiles nucléaires vers La Havane, de faire demi-tour en plein océan, ajoute a posteriori un élément terrorisant de plus à ce qu'il est convenu d'appeler « la crise des missiles de Cuba». On conviendra que les deux cow-girls K. et K., se livrant à leurs ébats rituels dans le «Bain de sang» de ce happening intitulé à juste titre Pour conjurer l'esprit de catastrophe, en avaient lourd sur la patate.


Ensuite, Tetsumi Kudo, toujours brandissant son Phallus géant, déclame en japonais un discours non plus sur «L'impotence de la philo-sophie» mais sur «La philosophie de l'impotence *». Erró peint avec son pinceau sexuel trempé dans les pots de peinture que les participantes tiennent entre leurs jambes. Une grosse tête dont les yeux immenses («les yeux sortent de la tête») pleurent et dispersent objets et manuscrits. Philippe Hiquily gicle de la peinture sur une toile tournoyante actionnée par un moteur électrique. Les tableaux qui en résultent sont distribués gratuitement aux regardeurs. Erró projette des images d'œuvres d'art et des images érotiques sur le corps d'une danseuse devenue écran humain. Les corps nus des jeunes femmes se transforment en collages vivants et sont couverts de coupures de presse, de dessins, de textes et d'images diver ses par plusieurs participants, jeux auxquels elles se sont prêtées volontiers.

 

Ce happening a été filmé par le réalisateur italien du film Mondo Cane, Jacopetti, en collaboration avec Paolo Cavara. Intitulé Malamondo, il est longtemps resté introuvable. À sa sortie, il a été mal ou pas distribué (avant d'être interdit) puisqu'on en lit dans la très sérieuse revue américaine Film Quarterly • une critique.
Le film se présente comme une série de petits sketchs comiques sans aucune logique autre que le jugement négatif implicite porté par le réalisateur. On y trouve une séquence de nudistes faisant du ski en Suisse, une surprise-partie d'homosexuels, des étudiants en goguette et ainsi de suite. Le happening, dans un tel contexte, est réduit à un non-sens. «Non content d'avoir supprimé des séquences essentielles et d'en avoir rajouté d'autres de son cru, sans rapport aucun avec le happening, le réalisateur a re-monté le tout n'importe comment. Un désastre», dit Jean-Jacques Lebel.