Sunlove - 1967

8 août 1967
8 août 1967

Ricky Cooper
101 Golfe de Saint Tropez
83580 Gassin
France

Comment s'y rendre ?

Participants: Michel Asso, Tom Edmonston, Jacob, Catherine Moreau, Taylor Mead, Étienne O'Leary, Jacques Sansoulh, Ultra Violet, Mark Boyle, les Soft Machine et une cinquantaine d'autres personnes.

 

 

Ce happening s'est déroulé dans la villa de Ricky Cooper, non loin du chapiteau où se jouait Le Désir attrapé par la queue de Picasso, dans le cadre du 4* Festival de la libre expression. Le projet d'un happening auquel toutes les personnes présentes participeraient pleine-ment, c'est-à-dire d'un évènement sans observateurs extérieurs à l'action, constituait un idéal permanent mais difficile à atteindre. Il le fut quelques fois dont celle-ci où, les circonstances aidant, cet objectif fut atteint.


La mode était au flower power, aux hippies naturistes, aux orgies adolescentes soft et parfois hard, que les bien-pensants horrifiés stigmatisaient en tant que « promiscuité sexuelle», porteuse de tous les dangers. La pilule avait effectivement non pas libéré mais libéralisé les mœurs hétérosexuelles et l'épidémie du sida n'existait encore qu'à l'état de menace apocalyptique brandie par les prédicateurs. La vogue du psychédélisme jusqu'à satiété et exaspération faisait rage. Si diverses substances hallucinogènes - haschich, mescaline, psylocibine, LSD - étaient depuis toujours ingérées par des poètes, des artistes, des chercheurs dans l'intention d'élargir et d'intensifier leur expérience biochimique intime du fonctionnement de la psyché - Henri Michaux, Allen Ginsberg et Michael McClure offrant quelques écrits grandioses dans ce sens -, l'industrie des loisirs, le night-clubbing et l'hystérie commerciale mass-médiatisée ont vendu le «psychédélisme» - ersatz minable - à des millions d'ados et teenagers paumés, en mal de « dérèglement de tous les sens » sous forme de biture noire et de black-out robotisé. Le contraire, exactement, d'une «quête de l'absolu»: anéantissement et degré zéro de la pensée.


Comment réagir au rouleau compresseur psychédélique sans jeter le bébé avec l'eau de bain? Comment laisser de côté le prêchi-prêcha de Timothy Leary et la religiosité dérisoire des hippies sans renoncer aux grands voyages sensoriels et aux pratiques initiatiques proposés par Baudelaire, Artaud, Michaux, Ginsberg et les autres argonautes de l'infini turbulent?


Comment «communier» (sic) dans la parodie du cérémonial hippie, dans le grand rire rabelaisien en provenance du ventre et du bas-ventre pour s'orienter dans l'émancipation de l'esprit et rompre les amarres sociales? Comment parodier le naturisme nunuche des fervents du Monte Verita - anarchisme + nudité = liberté - sans tomber dans les pièges lamentablement capitalistes où se complaisaient, sur les plages et dans les boîtes de nuit de Saint-Tropez, les gros bourgeois comme les petits bourgeois en goguette définitive?


Armés d'un sens de l'humour et de la dérision aigus, les participants mirent en scène sur place, dans et autour d'une piscine, un «rituel naturiste», inspiré à la fois d'Extase - mais avec plusieurs dizaines de «Hedy Lamarr» volontaires et prêtes à tout, et de Cléopatre - mais avec une profusion de « prêtresses et de prêtres solaires» volontaires et défoncés. Du délire hollywoodien, sans pellicule ni caméra.


Culte du soleil avec incantations et danses hystériques au crépuscule face à la baie de Saint-Tropez. Une vraie carte postale kinétique en technicolor, enrobée dans la musique acoustique donc « naturelle » des Soft Machine, un serpent du loch Ness de dimension réduite et une profusion de joints.


Cela débuta par une séance pré-orgiaque de peintures corporelles très... glissantes où la piscine fut transformée en fonts baptismaux pas très catholiques. Grâce fut rendue, bien sûr, au superbe coucher de soleil digne du meilleur dépliant publicitaire d'un voyagiste psychédélique.


Et voilà SunLove. Était-ce « réussi», était-ce «raté»? Comme toujours, cela dépend des points de vue: car ce sont les « regardeurs qui ont fait la peinture», corporelle ou non. Cependant, d'excellents souvenirs persistent.


La critique en acte de l'angélisme hippie et du consumérisme psychédélique - amorcée avec ce happening en 1967 - devait se poursuivre massivement, exponentiellement, bien au-delà du soulèvement global de Mai 68 et pas uniquement à l'occasion des grands festivals rock qui ont fait date, à Woodstock, l'île de Wight, Amongie, par exemple. Cela dit, la question du recyclage de l'expérience sensorielle - individuelle ou collective - en ersatz industriel, usiné par et pour le marché et commercialisé avec l'étiquette «marchandise authentique » (sic), est bien loin d'être résolue.


Le principal mérite des happenings et en particulier de SunLove est d'avoir anticipé une solution globale, radicale et intersubjective du problème existentiel que l'esclavage et l'aliénation posent en permanence, aujourd'hui comme hier.