Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle s'enlace - 1966

7 août 1966
7 août 1966

Port de Cassis
13260 Cassis
France

Comment s'y rendre ?

Principaux participants: Bernadette Lafont, Taylor Mead, Simon Vinkenoog, Piet Kuyters et quelques acteurs du Living Theater.

 

Ce happening a eu lieu dans le cadre du festival de Cassis, organisé par Michel Fontayne et financé par le mécène américain Jerome Hill, artiste et collectionneur. Le programme du happening annonçait:

1e partie: «la Parade» (à 22 h, départ du Grand-Théâtre); la population de Cassis est invitée à s'y joindre et à jouer de tous les instruments distribués.

Incantations et danses.


2e partie: «le Rite du serpent» (dans le port), apparition du Priape sur les eaux du loch Ness. La Côte d'Azur rêvée.
«Naturellement», selon un journaliste du Nouvel Observateur, «personne ne se doutait de ce que pouvait être un happening. Les flics se méfiaient un peu. Ils avaient lu sur le pro-gramme: apparition de Priape sur les eaux du loch Ness. [...] - Tu connais ça, toi, Priape? - Je crois que c'est sexuel. - Alors, va falloir faire gaffe.»

 

Jean-Jacques Lebel associe à son happening des acteurs du Living Theater, qui participaient également au festival avec Frankenstein. En pleine saison touristique, à dix heures du soir, la foule qui circule dans les rues et le port de Cassis (5 000 personnes selon les témoignages de la presse 46) voit tout à coup descendre de la colline des acteurs du Living à cheval, tout nus, couverts de sucre en poudre au LSD et de peinture fluorescente. Passant dans un endroit éclairé à la lumière noire, le public ne voyait pas les chevaux mais apercevait uniquement, comme par hallucination ou sortis d'un rêve, les corps évoluant à une certaine distance du sol.

 

À un autre endroit du port démarre un petit bateau, tandis que sur une plate-forme flottante Bernadette Lafont et Taylor Mead dan-sent, s'enlacent, virevoltent. Quelques personnes les rejoignent à la nage.

 

Soudain, on entend dans tous les haut-parleurs L'Internationale chantée en espagnol.

 

Plus tard, d'après ce qu'on lit dans la presse, «la sono hurle: "Je vous parle, sentez... Écoutez... Dansez... C'est un riche aujourd'hui...

 

Devenez l'amour... Devenez cet évènement... Vous ne pouvez pas comprendre la règle du jeu si vous ne commencez pas par l'inventer. Libérez-vous du grand serpent... Flagellez-vous..."». Selon Jean-Jacques Lebel, personne à part ce journaliste ne se souvient d'avoir entendu prononcer ces mots, il est donc soupçonné de les avoir inventés pour étoffer son article (sic).

 

Un énorme tube en plastique transparent, retrouvé dans plusieurs happenings, surgit.

 

Gonflé d'air, c'est le monstre du loch Ness. Il entre dans l'eau du port et en ressort plus loin comme dans la légende associée au lac écossais. Cela déchaîne les passions et, si l'on en croit Le Nouvel Observateur: « Le bon peuple S'acharne sur le serpent qu'il taillade à loisir. Les filles le mordent. Des pères de famille vénérables ont sorti leurs canifs du dimanche et deviennent de sauvages assassins.»


Les gens s'agitent, crient. D'autres, indignés, appellent la police municipale et demandent que soient arrêtés les acteurs nus du Living Theater. «Les gendarmes emmènent quand même deux garçons sous l'inculpation de vagabondage. Une meute les suit en criant à tue-tête: "Oh! Ne les tuez pas!" Tout le monde se retrouve sous les fenêtres du commissariat de police où, Dieu sait pourquoi, la foule entonne l'Ave Maria.»


Vers minuit, des CRS arrivent de Marseille et commencent à matraquer tout le monde, y compris les estivants et les campeurs venus en voisins. Il s'ensuit une panique générale, des hurlements; beaucoup tombent à l'eau, certains en profitent pour faire couler des barques. Jean-Jacques Lebel a agi en détonateur, provoquant une action collective laissant les évènements suivre leur cours. Le canevas initial ayant fonctionné uniquement comme point de départ ne prévoyait d'ailleurs pas la participation spontanée et bénévole des CRS... La presse s'indigne que Jean-Jacques Lebel n'ait pas été arrêté par la police. Ce «terrible agitateur» est désormais indésirable à Cassis. Les acteurs du Living Theater aussi: «Voilà, mon cher Lebel. Ici on aime le folklore et les fêtes propres, les extravagances à la rigueur, mais pas les hallucinations. Là on n'aime pas que le taureau saute dans les gradins. Vous et le Living Theater, vous n'êtes pas dans le ton, on vous le déclare tout net; votre grimace est ratée. Cassis est une rose à la boutonnière de la Provence, pas un crachat. Vous ne nous avez pas fait rire. Dites à vos amis américains de foutre le camp, de reprendre la route, comme des bohémiens qu'ils sont, d'aller se faire cuire un œuf ailleurs si seulement on veut bien d'eux quelque part. Surtout dites-le-leurs.»


C'est justement le fait que « le taureau saute dans les gradins» que le grand cinéaste Jonas Mekas apprécie dans ce happening. Ayant assisté à la soirée qu'il a filmée en grande partie, il livre dans sa chronique du Village Voice un témoignage d'une plus grande finesse que ceux des journalistes francophones:

Je rentre juste d'Europe où j'al passé cinq semaines et j'ai vu et j'ai appris là quelque chose sur les happenings. Il semble que les underground européens sont en train d'émerger à l'air libre. Les artistes américains du happening deviennent d'une certaine façon classiques, plus concernés par la création que par la destruction. Ils ont réalisé leur plan de démolition et de libération - alors on explore, on espère. C'est à l'Europe maintenant de traverser sa période de destruction et d'évasion, et les happenings organisés en Europe sont tellement plus sauvages, plus «sales», tellement moins «artistiques». J'ai vu un happening organisé par Jean-Jacques Lebel dans la petite ville de Cassis, où six mille personnes sont venues voir entrer dans le port un énorme Priape de cent mètres en plastique qui venait de la mer, tandis que les haut-parleurs vantaient l'amour libre, et c'était une scène sauvage qui a presque tourné à l'émeute, avec trois bateaux coulés et des cars de touristes soulevés en l'air et des bombes au Living Theatre, et qui s'est terminée par l'expulsion extra muros de Jean-Jacques Lebel par le maire de la ville. Mais la ville ne l'oubliera jamais. La jeunesse d'Europe se réveille, les provos, les capelloni [les «chevelus »] et les beatniks prennent la relève et des choses sauvages vont avoir lieu. New York, cependant, est tout juste en train de devenir le lieu de création tranquille et classique. Il est très possible que nous ayons obtenu assez de libération par la destruction - temporaire - et que la résolution de quelques problèmes de création «constructive» soit à l'ordre du jour - peut-être. On le saura vraiment cet automne et cet hiver. J'espère bien que nous n'avons pas perdu l'élan. C'est simplement que l'été nous a déprimés.