Venceremos - 1967
Romero Brest, directeur de l'Instituto Di Tella à Buenos Aires, ayant été informé par Pierre Restany des activités de Jean-Jacques Lebel, invita ce dernier à y réaliser un happening.
L'action commence dès le voyage à bord du paquebot transatlantique Louis-Lumière sur lequel il a embarqué dans le port de Cherbourg avec Danièle Hibon, la fanfare de l'École des beaux-arts de Paris et d'autres invités tels Claude-Michel Cluny, Monique Wittig et Franz-André Burgrat.
Le bateau transformé dont c'était un des premiers voyages, transportait peu de passagers. Jean-Jacques Lebel se souvient qu'ils s'étaient retrouvés à bord, lui et quelques amis, dans une situation difficile. Parmi les voyageurs transatlantiques se trouvaient aussi un curé, un ancien danseur de flamenco et quelques passagers payants. Pour tuer le temps au milieu de l'Atlantique, les improvisations allaient bon train. Jean-Jacques Lebel parvint à subtiliser la soutane du curé dans la chapelle du navire et se présenta au dîner habillé en prêtre. Chaque fois que le curé s'adressait à lui, il tirait sur une ficelle et faisait surgir de sa soutane un énorme «braquemart» pareil aux phallus des comédies d'Aristophane. L'incident prit des proportions telles qu'une pétition circula demandant au capitaine de débarquer l'artiste en arrivant au port. Ce qui fut fait en Argentine puisque Jean-Jacques Lebel ne fut pas autorisé à ré-embarquer pour le retour sur ce bateau et que la police le mit dans un avion pour Paris.
Une partie du happening consistait en une projection simultanée sur un même écran de quatre films que Lebel délibérément mélangeait, où l'on voyait Staline d'un côté et de Gaulle de l'autre, une femme qui montrait son derrière nu ainsi qu'un incendie d'usine aux États-Unis et un accouchement projeté à l'envers (de la fin vers le début), le cut-up cinétique des quatre films interchangeables formant un carré mouvementé sur l'écran. Les images permutaient d'une façon aléatoire, produisant à chaque instant des associations incongrues qui ruinaient toute velléité de récit linéaire. Au même moment, la fanfare de l'École des beaux-arts de Paris jouait L'Internationale et une Marseillaise évidemment scatologique (les seules supportables, selon l'artiste). Danièle Hibon recevait une «fessée marseillaise», allusion à la fessée subie par Théroigne de Méricourt aux Tuileries.
Cette action qui sera reprise dans le happening 120 minutes dédiées au Divin Marquis, consistait à taper sur le fessier dénudé d'une femme puis d'un homme au rythme de l'hymne national. Les rôles étant par la suite inversés: les «fesseurs» devenaient les « fessés». Le sentiment anti-nationaliste, l'esprit insurrectionnel visant à démasquer le pouvoir autoritaire ont constitué la toile de fond de ce happening. Jean-Jacques Lebel ayant «réorienté» le contenu de son intervention après avoir pris connaissance de la situation politique argentine auprès des groupes anarchistes amis qui se préparaient déjà à riposter à l'imminent putsch militaire. Le happening pour Jean-Jacques Lebel était donc plus que jamais en prise directe avec le réel. S'adressant aux participants dans un espagnol approximatif, il leur proposa de sortir dans la rue avec lui. Le happening débordait d'emblée le cadre d'un évènement artistique et prenait la forme d'une manifestation politique investissant l'espace public. Des centaines de personnes sortirent de l'Instituto Di Tella envahissant la statue équestre de San Martín - figure historique de la lutte anticolonialiste - et brandissant des pancartes couvertes de mots d'ordre insurrectionnels.
La police fit irruption et une bagarre violente éclata entre les forces de l'ordre, les participants du happening et un groupe de militants d'extrême droite prévenus on ne sait par qui. La responsabilité de ces incidents ayant été imputée à Jean-Jacques Lebel, il fut expulsé de Bue-nos Aires. Le surlendemain de son départ forcé d'Argentine, il s'est déroulé un évènement violent, imprévu et incontrôlé dont la presse de droite s'est emparée pour crier au scandale et attaquer l'Instituto Di Tella, déjà depuis fort longtemps la cible des milieux d'extrême droite. Lors d'une contre-manifestation de groupes fascisants, plusieurs manifestants ont cherché à prendre d'assaut l'Instituto Di Tella à coups de barre de fer, blessant mortellement le gardien de l'immeuble. La responsabilité de Jean-Jacques Lebel n'est pas en cause - car il avait déjà quitté le pays - mais il n'a pu s'empêcher de réfléchir à la question du «déchaîne-ment incontrôlé et incontrôlable» que pose sa pratique du happening en tant que déclencheur d'énergie libidinale. Quelle peut être la responsabilité de l'artiste, s'interroge Jean-jacques Lebel - qu'il soit peintre, musicien ou co-auteur d'un happening - lorsque le projet initial «dérape», déborde et produit des effets non programmés et non désirés qui sortant du cadre étroit que lui a assigné l'industrie culturelle, ici, l'industrie du spectacle de « gauche»?