Incidents - 1963
Musée National d'Art moderne / Palais de Tokyo
13 avenue du Président Wilson
75116 Paris
France
Principaux participants: Erró, Élie-Charles Flamand, Ghislaine Greenblatte, Philippe Hiquily, Hiroko et Tetsumi Kudo, Johanna Lawrenson, Jean-Jacques Lebel, Daniel Pommereulle, Angela Reynolds, Désirée Schönhoven
Le happening Incidents s'est déroulé dans le cadre de la Biennale de Paris-Arts du Langage ».
Jean-Jacques Lebel précise sur le programme de cette manifestation qu'il s'agit de Poésie directe ou si l'on préfère d'un happening. Avec ces différentes appellations se dessine la diversité des formes que prend le happening, œuvre ouverte qui se réinvente chaque fois en fonction du contexte. La «poésie directe» a une volonté d'établir une relation «directe», c'est-à-dire « non médiatisée par l'industrie du livre, immédiate entre le locuteur, le poète, l'auditeur ou le lecteur. Le poème se vit aussi bien du côté du poète que de l'auditeur. [...] il m'est apparu, dit Jean-Jacques Lebel, qu'à l'instar de l'action directe anarchiste, l'acte poétique devait se commettre de façon pulsionnelle, sans entrave, sans solliciter l'autorisation des instances idéologiques, sans chercher à plaire ni à faire de la propagande pour quoi que ce soit, au mépris de la culture dominante.»
Invité dans la section «Arts du langage» de la 3e Biennale de Paris (1963), Jean-Jacques Lebel place la poésie au cœur de son action. La lecture publique a souvent été une des matières premières du happening dans la lignée des récitals Dada de Ball, Tzara ou Schwitters et du fameux «concert» donné par John Cage, au Black Mountain College (en 1952), improvisant autour du texte bouddhiste The Huang Po Doctrine of Universal Mind.
Les textes poétiques annoncés par l'artiste dans le programme de cette séance comprenaient: Chanson à reculons, Cela et Cri de Jean-Pierre Duprey, des extraits de la Déclaration d'indépendance d'Alain Jouffroy, Instants miroirs ardents de l'éveil d'Élie-Charles Flamand ainsi que Rêve-anniversaire de la mort de Rosa Luxembourg de Jean-Jacques Lebel. Ce dernier précisait que sa vision de la poésie n'était pas confinée aux seuls mots ni à un vocabulaire spécifique.
"Le sort de la poésie se joue en dehors des mots, dans la vie même, là où nous en avons besoin. Depuis quelques années commence à s'articuler une poésie de combat qui est aussi une peinture, un psychodrame, un chant sans paroles, une hiérophanie. À Tokyo, à New York, à Amsterdam, à Paris (depuis l'«Anti-procès» et la manifestation Pour conjurer l'esprit de catastrophe), pendant le couvre-feu imposé par la culture commerciale, ont lieu des happenings. Envers et contre tous les cadenas intellectuels, au mépris de la Législation Artistique, nous nous livrons à une action directe, à une poésie plus attentive à l'expérience psychique. Son «écriture» n'est pas perceptible qu'aux seuls participants à la danse sacrée. Ce ne sont pas seulement les yeux qui doivent s'ouvrir, mais les portes, les grilles et les frontières de la perception. À vous de jouer."
Incidents était conçu collectivement sur le principe du collage. À partir d'un synopsis, qui en constituait le point de départ, les actions s'organisaient au fur et à mesure de leur enchaînement improvisé, sur le principe du free jazz. Cette hybridation spontanée, non linéaire, à partir d'une écoute totale des autres, était proche de la conception du « cadavre exquis» tel qu'il était élaboré par les surréalistes que Jean-Jacques Lebel et Frédéric Pardo avaient eux aussi expérimenté. Or ici, à la place d'un dessin ou d'un poème, il s'agissait d'un enchainement d'actions collectives contradictoires et
non coordonnées entre elles.
Tetsumi et Hiroko Kudo accomplissent leurs actions à la façon d'un chapitre parallèle ou indépendant du reste. Par exemple, Kudo arrive au milieu de l'espace où il pose sur le sol un cube qu'il ouvre lentement, cérémonieusement, pour y découvrir et en extraire un énorme dé et plusieurs objets hétéroclites: phallus en plastique et des « fleurs» incongrues. Il utilisait ses œuvres dans ses happenings et les intégrait ensuite à ses expositions.
À un autre moment, Johanna Lawrenson se mue en sculpture vivante, la statue de la Liberté, juchée sur un piédestal connoté d'un grand écusson publicitaire de General Motors 20. Elle arbore un cache-sexe sur lequel on lit «Mont Blanc pour vous servir». À la place de la flamme, elle tient à bout de bras l'emblème du dollar, tandis que la Constitution américaine tenue dans sa main gauche est remplacée par le magazine Vogue. Pour parachever la parodie, le signe dollar est muni d'une clochette de vélo qui fait bling-bling, exprimant par autodérision l'anti-capitalisme viscéral de cette effigie.
Un peu plus loin, le poète Élie-Charles Flamand, «pense tout haut» en écrivant un poème, un ballon gonflé attaché à son crâne.
Angela Reynolds, précédée par son ombre, nue sous une robe transparente, réécrit à la craie sur un tableau noir les textes lus par Élie-Char-les Flamand. Étant d'origine australienne, et maîtrisant mal le français, Angela Reynolds transcrivait phonétiquement les poèmes, inventant ainsi une autre langue. Elle saisit ensuite un revolver et tire à blanc sur l'écrivain après avoir percé son «ballon» d'une épingle.
Les trois femmes, Angela, Desirée, Johanna, qui portaient sept ou huit petites culottes superposées, les enlèvent une à une et les accrochent au fur et à mesure sur les bras ouverts en croix d'Erró.
On aperçoit également le « tableau électrique» Playgirl 63, de Jean-Jacques Lebel qui s'attaque aux images aliénantes diffusées par le magazine Playboy. Les seins hypertrophiés sont figurés par des lumières rouges clignotantes et, en guise de cache-sexe, la sex bomb porte une cible de chasse aux canards sur laquelle Angela Reynolds et Désirée Schönhoven tirent au revolver, cherchant à assassiner la Playgirl américaine et sa grosse poitrine.
Daniel Pommereulle se met à scier de grandes planches de bois. Johanna Lawrenson et lui jettent les copeaux dans le public qui ne s'aperçoit pas encore qu'ils sont en train de fabriquer une croix. Daniel Pommereulle ouvre une valise remplie d'objets hétéroclites: lettres, objets, sculptures, détritus ramassés dans la rue, livres, outils. Portant sur sa tête un bas de femme qui lui écrase le visage, et lui donne l'aspect d'une sculpture captive, il casse au marteau la tête d'un mannequin en plâtre, en range les morceaux dans une valise et s'en va,
Fin du happening.