Dans de beaux draps_2022_56,5 x 42,6 cm_charcoal, colour pencils, ink, acrylic, watercolour on Arches®paper
Exposition
Gratuit
Dessin

Whisper of the Windows Laurent Dumortier

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Vernissage
Dimanche 6 novembre, 2022, 14:00
Finissage
Samedi 17 décembre, 2022, 14:00

Michele Schoonjans Gallery
Rivoli Building
690 / 25 Chaussée de Waterloo
1180 Bruxelles
Belgique

Comment s'y rendre ?

Du 6 novembre au 17 décembre 2022, la Michèle Schoonjans Gallery a le plaisir d’annoncer la première exposition personnelle dédiée au travail du jeune artiste belge Laurent Dumortier (b.1989, Namur).

 

L’obscure clarté d’un voyeur dévoilé

 

    Laurent Dumortier travaille dans l’oxymore. Le titre aurait donc pu être aussi : une claire obscurité, une obscure luminosité, une présence de l’absence, une fiction du réel, un réalisme onirique, des fantasmes vrais… Toutes ces dualités ne recouvrant qu’une part de la démarche complexe de l’artiste qui nous met sous les yeux des évidences que nous aurions crues invisibles.

 

    Il pose des indices. Chaque dessin exposé a pour sujet une fenêtre. Empruntée à n’importe quel bâtiment, habité ou non. Elle est concrétisée par une vitre suggérée, filtre invisible entre notre regard et ce qui est regardé. Certes, nous y parvenons car, naturellement, une vitre est transparente. Cependant, il arrive que surgissent des éléments susceptibles de freiner notre accès direct à l’image proposée (buée, poussières, saletés, fêlure, traces, reflets…). Le dessin n’est par conséquent  pas accessible immédiatement. D’autant que, une vitre bien réelle, mise par l’encadreur pour protéger l’œuvre, est déjà là pour rappeler avant même d’être examinée, qu’il  s’agit de vie non réelle.

 

    Le motif originel, celui qui séjourne entre quatre murs ou les hante, Dumortier  souvent le re-cadre à son tour grâce à la présence du blanc cru d’un ou de plusieurs croisillons. Ils délimitent à l’intérieur du cadre complet d’autres mini-cadres de surfaces variables. Chaque œuvre, tout en étant unique, en devient plurielle. L’unité se fragmente, ne donne alors que des bribes d’elle-même, s’installant mine de rien dans une mise en abyme.

 

    Le rôle d’un trompe-l’œil est de suggérer une impression de trois dimensions alors qu’il n’y en a que deux. Ici, ces travaux au fusain, à plat sur papier, recèlent de délicats reliefs véritables. À y regarder de très près, l’alchimiste qui les a conçus concocte parfois de subtils mélanges d’acrylique et de poussières de fusain qui ajoutent une épaisseur à peine perceptible, révélée sous un examen attentif. La technique utilisée est d’abord celle du dépôt de la matière sur papier, ce qui aboutit à une sorte de velouté susceptible d’attirer le regard et même de transmettre à la main l’envie de toucher. Les variations qui atténuent la noirceur surgissent de gommages successifs.

 

    L’atmosphère générale est liée au jeu établi entre clarté et obscurité. Ce n’est pas le fameux clair-obscur popularisé par Rembrandt. Ce n’est pas non plus, en dépit des références assumées par l’artiste avec le Danois William Hammershøi, cet usage d’une luminosité venue essentiellement d’ailleurs, comme issue des coulisses d’un théâtre ou de derrière un décor cinématographique. Rien à voir non plus avec les pénombres de Georges de la Tour.

 

    Davantage avec les lueurs surgissantes des acryliques récents de Jean-Michel François. Plus encore avec les photos nocturnes de Vanden Eeckhoudt dont on disait qu’il avait les deux pieds plantés de part et d’autre de la frontière séparant rêve et réalité. Sans doute en coïncidence avec les recherches paysagères sur le noir et blanc que tente actuellement un Laurent Delaire qui trouble le réel en le décalant vers une sorte d’univers parallèle débarrassé de sa rationalité concrète.   

 

    Chez Laurent Dumortier, la confrontation du clair et du sombre amène le mystère à n’être jamais loin et le trouble équivoque du voyeur à gagner le spectateur. Et si ses œuvres paraissent narratives, les histoires qu’elles racontent restent à inventer par celui qui contemple. En premier lieu parce que ses dessins sont remplis de la présence d’absents. Même lorsqu’il n’y a personne en dehors de quelques objets plus ou moins déformés. Ensuite parce que, lorsque des présences sont évoquées, voire invoquées, ce sont soit des évanescences, soit des fragments corporels qu’on croirait échappés du monde fantasmé de Francis Bacon. Et là, soudain, l’expérimentateur féru du noir et blanc se révèle riche coloriste avec discrétion.

 

    Pas question d’identifier les êtres convoqués. Ils sont animés d’une palpitation interne sans avoir besoin de détails trop précis qui appauvriraient leur potentiel d’imaginaire. Fantômes ? Anges ? Démons ? Zombies ? Humains ? Animaux ? Sans doute un peu tout cela à la fois, hybrides dotés de nuances coloriées plutôt que personnalisés. Là ou là, ils semblent même radiographiés ou scannés.   

 

    Toujours est-il que, entraînés par notre voyeur, nous pénétrons insidieusement au sein d’une intimité, celle d’un lieu de vie pourvu de l’un ou l’autre des éléments mobiliers familiers. C’est un lampadaire accompagné d’un fauteuil dans son halo lumineux en train de créer des ombres d’origine inconnue. Ce sont tentures aux plis lourds et poussiéreux, sorte de rideau d’opéra en train de s’ouvrir ou se fermer, sur une scène quotidienne à peine devinée. C’est une table basse aux pieds désaxés autour de laquelle volètent des formes diaphanes. C’est un écran d’ordinateur diffusant un brouillard polychrome de pixels ou un autre réduit à la silhouette d’un trait blanc.

 

    Voici ensuite un pot rouge de fleurs jaunes à proximité d’un magma brumeux qui, ayant quelque accointance avec de l’humidité, coloniserait les murs, et dans lequel se serait réfugié un oiseau égaré. Voici un coussin rayé, un escalier accompagné de sa rambarde, un tapis mauve... Décor et atmosphère.

 

    Cet univers domestique est proche du nôtre. À ceci près que ce n’est pas un lieu qui est transmis par le dessin. C’est la saisie d’un moment de ce lieu, une vision temporelle qui, comme lors de l’usage du carbone 14 cherchant à dater un objet archéologique, conduit le dessinateur à fixer un événement du passé. L’ambigüité entre réel ou rêvé s’y traduit par le flou, l’évocation et non la vision. D’où une extraordinaire ouverture vers le fabuleux.

 

Laurent Dumortier s’inscrit dans une tradition littéraire belge, celle (et revoici  l’oxymore) du ‘fantastique réel’ ou de la ‘réalité fantastique’. Ainsi est-il logique de le considérer comme un illustrateur instinctif d’écrivains qui, en tout ou en partie de leurs livres, ont tenté de fusionner ces deux oppositions à travers leur écriture. Le voilà donc aux côtés de Maurice Maeterlinck, Jean Ray, Franz Hellens, Thomas Owen, Henri Michaux, Paul Willems, Jean-Baptiste Baronian, Xavier Hanotte, Jacques Sternberg, Eric Dejaeger, Carino Bucciarelli… Une superbe manière d’allier visuel et mots avec une maîtrise technique qui empêche de discerner le vrai du faux.

 

Michel Voiturier

Critique d’Art

 

Bio express : Laurent Dumortier (1989, Namur, Belgique)

Il a étudié dans l'atelier de dessin de l'Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles (2010-2016) et a obtenu un master approfondi en partenariat avec l’ULG. Il a participé à plusieurs résidences artistiques dont la Fondation Privée du Carrefour des arts (2019-2020) et a été sélectionné pour le Prix artistique de la ville de Tournai (2021), le Prix Jeune artiste du Rouge-Cloître (novembre 2022).

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